Il y a deux ans, j'ai été en Pologne et j'en ai conservé un souvenir formidable. Voici mes premières impressons à chaud, lors de mon arrivée.

"Traverser le pays de Gombrowicz est une sensation intéressante. On assimile rapidement les idées et les lieux, transformant ainsi un objet anodin en une chose émouvante ou repoussante. Comment échapper à cette alchimie de la transformation que Witold avait tant exploré ? Surtout ici, sur son propre terrain.

Mes premières sensations, une fois la frontière traversée, étaient contradictoire. J'étais l'observateur s'observant. Alors que la campagne environnante était identique à celle de l'Allemagne que nous venions de quitter - en traversant la frontière - chaque arbre, chaque prairie me semblaient contenir un charme inégalée. Trop lucide pour être dupe de mon être, je me sentais ridicule d'avoir des sensations si extrême à la seule idée d'être en Pologne. Ainsi, sur un ton ironique, je formulais des remarques du type "Tout est différent ici... Ca n'a rien à voir avec l'Allemagne..."

En fait, ce qui était différent, c'était surtout l'attention qu'il fallait pour conduire. En effet, la conduite polonaise peut tuer celui qui la néglige. Regarder sa route, contrôler derrière et surtout contrôller la voie d'en face. Sur une deux voies "classique", tous les automobilistes se déplacent comme sur une trois voies "normale" - en utilisant régulièrement les "bandes d'arrêt d'urgence" pour éviter ceux qui doublent. Cela donne une atmosphère étrange à la route, un peu fantaisiste. Pourquoi pas?

Si on revient sur ce sentiment contradictoire qui m'habitait, on peut ajouter que toutes mes lectures et mes sentiments envers la Pologne étaient les artisans de cette vision idyllique. Je vivais l'oeuvre de Gombrowicz. En effet, en vivant des choses différentes face à des évènements identiques, je faisais une transposition de la réalité de la même manière que Gombrowicz le fait dans ses romans. Enfin bref... Cette prise de contact polonaise me renvoyait à une culture intérieure que j'avais forgé depuis plusieurs années.

Il n'est pas de bon ton de le signaler pourtant il me faut l'écrire. Cette fabrication culturelle a été l'oeuvre d'une jeune femme polonaise. En étant amoureux d'elle, j'ai eu envie de pénétrer son univers - ce qui s'est notamment traduit par l'apprentissage du polonais et la volonté de connaître son pays. Toutefois, depuis des années, cet attrait culturel amoureux s'est estompé pour laisser la place à un intérêt particulier provenant d'une histoire riche, une culture variée et intéressante (et il faut bien vérifier les méchancetés qu'a pu écrire Gombrowicz sur les polonais : y avait-il un second degré dans son journal ?) et une personnalité attachante de ce peuple slave.

Outre la fatigue, la faim et l'attention soutenue nécessitée par la conduite, la route a présenté peu d'intérêt jusqu'à Poznan. La nuit tombait sur la campagne. Les couleurs étaient jolies. L'angoisse de l'essence a vite disparue car la multiplication des stations services permettaient de rouler avec les vapeurs d'essence.

Nous sommes arrivés à Poznan de nuit. Pénétrerdans une ville historique (qui a été la moins belle du voyage, Cracovie étant la plus belle - surpassant Pragues à mon goût) provoque des émotions particulières. En effet, les couleurs sont estompées par la nuit. Les monuments sont, quant à eux, mis en valeur par des jeux de lumières. Impossible d'apprécier objectivement la situation!"

Conclusion : "Il y a quelque chose dans la conscience qui en fait un piège pour elle-même", Witold Gombrowicz