Romook, ectoplasme bloguique

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lundi 27 novembre 2006

Destructuration amoureuse

L’univers est gris et bleu, monocorde et monotone,
Teinté de vert reflet de tristesse, rempli de nostalgie atone.
La Nature se dématérialise, les parfums s’évaporent.
Les fleurs s’envolent, la chair se meurt,
(Eclosion sourde et brumeuse de la fuite du temps, la souffrance du cœur,
Qui, à chaque pas, en s’éloignant grandit encore)
Les ombres vivantes, fantômes visibles, défilent sous mes yeux brûlés
Par le feu de ta beauté, le feu de mon amour, désir aux doigts d’argent,
(Chacune de tes caresses me sourit comme une petite fée dorée,
Tu glisses sur moi comme la vie sur un souvenir d’antan).

La lune noire, majesté de la nuit, se dresse sur mon cœur dévasté
(Hier, prairie verte et fertile, aujourd’hui, aride et brûlée)
Sur mon esprit souffrant le silence de l’absence,
Mon âme torturée par le Néant
Gribouillant avec des sentiments,
Des grimaces sur le tableau de l’existence,
Vie rongée par le ver de la solitude indéfinie et infinie
(Le temps s’étire longtemps lorsque l’âme pleure,
Que la souffrance s’épanouit dans le cœur).
Destructuration chaotique de l’être amputé de sa moitié de vie…

Seule, subsiste une trace dans ce décor sans relief
(Témoignage de ton lumineux passage, fût-il bref)
Celle qui suit l’amour dissout dans le temps
(Parfum merveilleux aux secrètes substances),
La prison de l’amoureux solitaire est la distance
(Vent terrible soufflant sur l’absent, le présent).

Les yeux tournés vers la nuit où le rêve prend vie,
Le ciel tend sa toile noire aux milles diamants
Au-dessus de l’union de cristal des amants s’aimant
Pureté de l’unité métamorphosée en infini…
La ligne courbe des amoureux enlacés
Trace le cercle-frontière de leur univers.
Lorsque celui-ci est brisé, lorsqu’ils sont séparés
Rejetés au loin, blessés jusque dans leur chair
Alors leurs regards s’élèvent vers la voûte céleste et ténébreuse
Et, à travers les étoiles, recherchent la lueur du regard aimé
Jetant un pont de désir et de rêve au-dessus des rivières et des forêts
Laissant leur sentiment planer dans des envolées roses et brumeuses.

Au pied de chaque arc-en-ciel,
On peut ainsi deviner un amoureux
Qui jette dans le ciel
Le pont coloré lui permettant de rejoindre son aimé.

Le temps de l’amour est celui où on est heureux,
Le paradis de l’amour, n’est-ce pas aimer dans l’éternité ?

Romook, romantique ?

mercredi 15 novembre 2006

La machine infernale

"Il tuera son père. Il épousera sa mère.

Pour déjouer cet oracle d'Apolon, Jocaste, reine de Thèbes, abandonne son fils, les pieds troués et liés, sur la montagne. Un berger de Corinthe trouve le nourrisson et le porte à Polybe. Polybe et Mérope, roi et reine de Corinthe, se lamentaient d'une couche stérile. L'enfant, respecté des ours et des louves, Oedipe, ou Pieds percés, leur tombe du ciel. Ils l'adoptent.

Jeune homme, Oedipe interroge l'oracle de Delphes.

Le dieu parle : Tu assassineras ton père et tu épouseras ta mère. Donc il faut fuir Polybe et Mérope. La crainte du parricide et de l'inceste le jette vers son destin.

Un soir de voyage, au carrefour où les chemins de Delphes et de Daulie se croisent, il rencontre une escorte. Un cheval le bouscule; une dispute éclate; un domestique le menace; il riposte par un coup de bâton. Le coup se trompe d'adresse et assomme le vieillard. Ce vieillard mort est Laïus, roi de Thèbes. Et voici le parricide.

L'escorte craignant une embuscade a pris le large. Oedipe ne se doute de rien; il passe. Au reste, il est jeune, enthousiaste; il a vite oublié cet accident.

Pendant une de ses haltes, on lui raconte le fléau du Sphinx. Le Sphinx, "la Jeune fille ailée", "la Chienne qui chante", décime la jeunesse de Thèbes. Ce monstre pose une devinette et tue ceux qui ne la devinent pas. La reine Jocaste, veuve de Laïus, offre sa main et sa couronne au vainqueur du Sphinx.

Comme s'élancera le jeune Siegfried, Oedipe se hâte. La curiosité, l'ambition le dévorent. La rencontre a lieu. De quelle nature, cette rencontre? Mystère. Toujours est-il que le jeune Oedipe entre à Thèbes en vainqueur et qu'il épouse la reine. Et voilà l'inceste.

Pour que les dieux s'amusent beaucoup, il importe que leur victime tombe de haut. Des années s'écoulent, prospèrent. Deux filles, deux fils compliquent les noces monstrueuses. Le peuple aime son roi. Mais la peste éclate. Les dieux accusent un criminel anonyme d'infecter le pays et ils exigent qu'on le chasse. De recherche en recherche et comme enivré de malheur, Oedipe arrive au pied du mur. Le piège se ferme. Lumière est faite. Avec son écharpe rouge Jocaste se pend. Avec a broche d'or de la femme pendue, Oedipe se crève les yeux.

Regarde, spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d'une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l'anéantissement mathématique d'un mortel."

Jean Cocteau, extrait de La Machine Infernale

samedi 11 novembre 2006

Jalousie passionnée

(...)

OENONE

Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?
Ils ne se verront plus.

PHEDRE

Ils s'aimeront toujours!
Au moment que je parle, ah! mortelle pensée!
Ils bravent la fureur d'une amante insensée!
Malgré ce même exil qui va les écarter,
Ils font mille serments de ne se point quitter.
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage,
Oenone, prends pitié de ma jalouse rage.
Il faut perdre Aricie : il faut de mon époux
Contre un sang odieux réveiller le courroux :
Qu'il ne se borne pas à des peines légères!
Le crime de la soeur passe à celui des frères.
Dans mes jaloux transports, je le veux implorer.
Que fais-je? Où ma raison se va-t-elle égarer ?
Moi jalouse! Et Thésée est celui que j'implore!
Mon époux est vivant, et moi je brûle encore!
Pour qui? Quel est le coeur où prétendent mes voeux ?
Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
Mes crimes ont désormais comblé la mesure :
Je respire à la fois l'inceste et l'imposture;
Mes homicides mains, promptes à me venger
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable! et je vis! et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue!
J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux;
Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux;
Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale;
Le sort, dit-on, l'a mise entre ses sévères mains :
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
Ah! combien frémira son ombre épouvantée,
Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée,
Contrainte d'avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes peut-être inconnus aux enfers!
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible?
Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible;
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,
Toi-même de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne: un dieu cruel a perdu ta famille;
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas! du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste coeur n'a recueilli le fruit:
Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie
Je rends dans les tourments une pénible vie.

(...)

Racine, Phèdre, Acte IV, extrait de la scène 6