Romook, ectoplasme bloguique

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mercredi 31 mai 2006

Le dernier repas

A mon dernier repas

Je veux voir mes frères

Et mes chiens et mes chats

Et le bord de la mer

A mon dernier repas

Je veux voir mes voisins

Et puis quelques Chinois

En guise de cousins

Et je veux qu'on y boive

En plus du vin de messe

De ce vin si joli

Qu'on buvait en Arbois

Je veux qu'on y dévore

Après quelques soutanes

Une poule faisane

Venue du Périgord

Puis je veux qu'on m'emmène

En haut de ma colline

Voir les arbres dormir

En refermant leurs bras

Et puis je veux encore

Lancer des pierres au ciel

En criant Dieu est mort

Une dernière fois

A mon dernier repas

Je veux voir mon âne

Mes poules et mes oies

Mes vaches et mes femmes

A mon dernier repas

Je veux voir ces drôlesses

Dont je fus maître et roi

Ou qui furent mes maîtresses

Quand j'aurai dans la panse

De quoi noyer la terre

Je briserai mon verre

Pour faire le silence

Et chanterai à tue-tête

A la mort qui s'avance

Les paillardes romances

Qui font peur aux nonnettes

Puis je veux qu'on m'emmène

En haut de ma colline

Voir le soir qui chemine

Lentement vers la plaine

Et là debout encore

J'insulterai les bourgeois

Sans crainte et sans remords

Une dernière fois

Après mon dernier repas

Je veux que l'on s'en aille

Qu'on finisse ripaille

Ailleurs que sous mon toit

Après mon dernier repas

Je veux que l'on m'installe

Assis seul comme un roi

Accueillant ses vestales

Dans ma pipe je brûlerai

Mes souvenirs d'enfance

Mes rêves inachevés

Mes restes d'espérance

Et je ne garderai

Pour habiller mon âme

Que l'idée d'un rosier

Et qu'un prénom de femme

Puis je regarderai

Le haut de ma colline

Qui danse qui se devine

Qui finit par sombrer

Et dans l'odeur des fleurs

Qui bientôt s'éteindra

Je sais que j'aurai peur

Une dernière fois.

Jacques Brel

mercredi 17 mai 2006

Les aveugles

Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!

Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;

Terribles, singuliers comme les somnambules;

Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,

Comme s'il regardaient au loin, restent levés

Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés

Pencher rêveusement leur tête apesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,

Ce frère du silence éternelle! O cité!

Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Eprise du plaisir jusqu'à l'atrocité,

Vois! Je me traîne aussi! Mais, plus qu'eux hébété,

Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?

C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal

mercredi 10 mai 2006

L'albatros

Souvent, pour s'amuser les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les o-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêche de marcher.



C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal