Depuis quelques temps, je suis assez peu loquace sur mon blog, tout le monde l'aura remarqué. Ce n'est pas dû à un surcroît d'activité professionnelle. Non, c'est simplement qu'en ce moment, je me recharge les batteries en explorant de nouvelles contrées que moi-même. Oui, écrire est avant tout un acte d'exploration de soi-même... Je suis repassé depuis quelques temps de l'autre côté du miroir, celui du lecteur. Dans cet univers, j'ai découvert des choses que je ne connaissais pas et qui vont m'aider à mieux appréhender l'écriture : les jeux de rôle.

Lorsque je faisais de la mise en scène, je devrais d'ailleurs dire de la direction d'acteurs car, en tant qu'assistant de metteur en scène, c'était plutôt ça mon activité, il était primordiale pour la bonne construction d'un personnage que l'acteur détermine son background, ses goûts, etc... C'est ainsi que le personnage se crée et prend du "corps". Ainsi, dans les jeux de rôle, je découvre des univers ayant leur propre cohérence et à l'image de la construction d'un personnage au théâtre, il apparaît que tout exercice d'écriture et avant tout la création d'un cadre dans lequel l'histoire se déroulera. Evidemment, c'est un truisme que d'écrire ma réflexion, mais j'aime à constater que "tous les chemins mènent à Rome." Bien avant de rencontrer les jeux de rôle, j'avais eu l'intuition de cette idée, puis elle s'était confirmée en lisant des livres sur l'écriture et, enfin, elle vient à nouveau d'éclater dans le champ de ma conscience par le biais des jeux de rôle.

Dans les jeux de rôle que je suis en train d'étudier - le terme "étude" ne me semble d'ailleurs pas galvaudé - il y en a un qui s'appelle "Cthulhu". Il se déroule dans l'univers de Lovecraft. Etonnamment, je n'avais jamais rien lu de cet auteur jusqu'à il y a deux semaines. Comme à mon habitude, je ne sais pas faire les choses à moitié et me voici donc rapidement l'heureux possesseur du premier tome, dans la collection "Bouquins", de l'oeuvre de Lovecraft. J'aime beaucoup, comme ça, c'est dit.

Hier soir, je tombe sur un passage faisant partie des essais de Lovecraft sur l'écriture et comment écrire des récits d'épouvante (quoique là, le terme me semble un peu fort, sauf si je fais partie de ces individus qui sont insensibles à tout). Son passage m'a tout de suite inspiré ce billet qui j'y ai vu la consécration de la négation d'un système de pensée par lui-même. Probablement que je vais trop loin dans ma réflexion, mais cela expliquera aussi pourquoi je ne m'aventure que très rarement sur le terrain de "l'opinion". Je devrais expliquer un peu plus ce terme car il résonne de beaucoup d'ambiguités, mais il me semble très difficile à expliciter. Disons que je suis un chercheur de Vérité, et comme celle-ci est plurielle, je ne préfère pas en faire prévaloir l'une sur l'autre, me disant que tout est équivalent en terme de système de pensée. Bref, voici le passage.

"Que Lord Dunsany, sans doute le plus exceptionnel, le plus original et le plus richement imaginatif des écrivains contemporains soit jusqu'à présent relativement peu reconnu, est en soi une amusante illustration de la stupidité naturelle du genre humain. Les conservateurs le regardent avec condescendance car il ne se préoccupe pas des lourds sophismes et des poses qui constituent les valeurs suprêmes. Les radicaux l'ignorent car son œuvre ne reflète pas ce défi chaotique au goût, qui pour eux, représente la seule marque distinctive de l'authentique désillusion moderne. Et pourtant, on ne se tromperait guère en affirmant que les uns comme les autres devraient lui rendre hommage; car assurément, si quelqu'un a su extraire et combiner la quintessence de l'art véritable des écoles antiques et modernes, c'est bien ce singulier géant en qui les traditions esthétiques, classiques, hébraïques, nordiques et irlandaises sont si curieusement et si admirablement associées.", Lovecraft, Lord Dunsany et son oeuvre, 1922

Que peut-on reprocher à ce passage? Un jugement de valeur, non pas tant que ça, sinon, mon blog déborderait de ce type de passage. Ce qui m'amuse dans ce passage est que Lovecraft commence par fustiger l'ensemble des "critiques", et là mon esprit s'envole en se disant "encore un artiste qui conspue toute forme d'appréciation sclérosée de l'art", en restant sur le même terrain... Ils se trompent car, au regard de leur propre système de référence (qui est décrit avec une répulsion évidente pour ces systèmes), ils ne voient pas que cet auteur est brillant. Magnifique. Lovecraft se place un cran au-dessus de ces systèmes pour critiquer. Néanmoins, il leur objecte un autre système de référence. Sans avoir conscience que la question des systèmes doit être résolue avant de confronter leur contenu, le voici qui se jette dans la mêlée.

Ca me permet d'ailleurs de constater que c'est souvent là le point d'achoppement des discussions un peu, comment dire, "nerveuses" entre les individus. L'un prône une opinion logique, l'autre la contrecarre avec une opinion logique. Tous deux semblent avoir logiquement raison et pourtant leur position reste inconciliable. Pourquoi? Parce que les points de départ des réflexions étant différents, elles se concluent inévitablement par des réponses différentes... Opposer les conclusions n'a donc aucun sens. C'est ainsi que certains, pour manipuler l'opinion, vont choisir la conclusion, remonter le raisonnement jusqu'à sa source et vont présenter les choses, comme si elles étaient naturelles, en prenant pour base de réflexion la source découverte pour parvenir à leur fin...

En tombant sur ce passage - alors que j'étais en train de me dire que lire revient finalement à discuter avec de grands esprits - je me suis encore convaincu de toute la relativité des opinions qui nous entourent et de l'inutilité d'en parler. D'où mon silence la plupart du temps sur les sujets polémiques, même si parfois je me laisse emporter par une passion ou un sentiment... On a beau être Romook, on en reste pas moins humain...

Romook, en vadrouille dans les livres