Pour de multiples raisons, l'ethnologie a toujours eu chez moi un fort pouvoir d'attraction. Il est probable que si je n'avais pas envisagé le droit comme un moyen d'étudier les arcanes secrètes de l'inconscient collectif de notre société, j'eus fini par emprunter un bâton et serais parti sur les chemins à la découverte de l'Autre.

Sur ce chemin intellectuel, j'ai rencontré Lévi-Strauss. Il m'a conforté, dans une forme de nihilisme philosophique dans la mesure où l'acceptation d'une autre culture culture, d'une autre civilisation, c'est avant tout se défaire de l'idée que ses propres habitudes ou normes sociales ne sont que des comportements réflexes qui, bien que très évolués parfois dans leur construction, n'apparaissent être que des préjugés et /ou des valeurs arbitraires. Le bien et le mal n'existe pas en soi, ce ne sont que deux guides de vie dans une société historiquement constituée.

Et pourtant, il semble que la diversité des cultures soir rarement apparue aux hommes pour ce qu'elle est : un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés; ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale; dans ces matières, le progrès de la connaissance n'a pas tellement consisté à dissiper cette illusion au profit d'une plus exacte qu'à l'accepter ou à trouver le moyen d'y résister. (Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, De l'ethnocentrisme)

Le choc des cultures existe, il n'est parfois pas besoin d'aller au bout du monde pour le rencontrer. Les difficultés d'intégration que rencontrent nos jeunes des banlieues proviennent en partie de ce choc des cultures. Il ne faut d'ailleurs pas voir dans mes propos une stigmatisation d'une religion ou d'un groupe ethnique. Non, seules les habitudes de vie sont ici en question. La banlieue a ses codes et ses langages qui ne correspondent pas aux normes que la société française accepte dans son ensemble. D'où le conflit qui naît. Il n'est évidemment pas non plus question, sous prétexte de respect de la culture de l'autre, de déconsidérer le caractère déstabilisateur de cette autre culture. La vie en société suppose des règles acceptées par tous. Néanmoins, il faut reconnaître qu'au sein d'une même communauté, plusieurs cultures peuvent cohabiter. C'est cette rencontre de différents mondes qui provoquent les étincelles que l'on connaît.

L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles qui nous sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. "Habitudes de sauvages", "cela n'est pas de chez nous", "on ne devrait pas permettre cela", etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangers. (Cl. Lévi-Strauss, idem).

Ainsi, quoique puissent être nos réactions épidermiques face à des faits que nous réprouvons au fond de notre être, que ce soit par sensibilité ou par raisonnement intellectuel, l'observateur forcé de la culture d'autrui, dans un monde pétri d'universalisme, reste un maillon identifiant avant tout sa propre culture. Nous sommes un révélateur des valeurs de notre société en nous élevant contre les aberrations d'un "monde pas encore civilisé" ou qui mérite encore d' "évoluer", que nous devons faire "progresser" à l'image des colonisateurs qui apportaient la civilisation aux "sauvages". Or, la notion même de progrès dans ces domaines sociaux nie les fondements même de la culture d'autrui en déclarant la supériorité de la sienne sur celle - forcément imparfaite, mauvaise et inachevée - de l'autre.

En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus "sauvages" ou "barbares" de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leur attitudes typiques. Le barbare, c'est avant tout celui qui croit à la barbarie. (Cl. Lévi-Strauss, idem)

Faire des JO un enjeu de la liberté universelle, n'est-ce pas finalement en faire des jeux de barbares?

Romook, café du matin