Romook, ectoplasme bloguique

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vendredi 8 décembre 2006

L'exilé et ses expatriements

"D'expatriement en expatriement, dans chacun d'eux, l'exilé meurt peu à peu, se dépossédant, se déracinant. Et ainsi, il se met en chemin, il réitère sa sortie du lieu initial, hors de sa patrie et de chaque patrie possible, se donnant parfois le prétexte de fuir la séduction d'une patrie qu'on lui offre, courant devant son ombre tentatrice; alors inévitablement il est accusé de cela, de s'en aller, de s'en aller sans avoir ne serait-ce qu'où aller. Puisque le lieu d'où fuit le promis à l'exil, marqué désormais par lui depuis lors, c'est un "où", un lieu qui serait sien. Et il ne peut rester que là où il peut agoniser librement, se berçant sur la mer qui revit, n'être éveillé que quand l'amour qui l'emplit le lui permet, dans la solitude et la liberté."

Extrait de "L'inspiration continue" de Maria Zambrano, éd. Millon, 2006

Je te laisse méditer, lecteur, sur ce paragraphe. Et toi, mon KaiYe, ma fede, ma teddy, ma lei, à partir de quand peut-on considérer que l'on est en état d'expatriation? Est-ce le simple fait d'habiter loin de son pays, dans un univers nouveau ? A partir de combien de temps, ressent-on le fil qui se coupe avec son pays d'origine?

Pour ma part, l'Angleterre (janvier - février 2006) n'a pas été un pays au sein duquel je me suis senti expatrié. Peut-être que les deux fois six semaines sur place n'ont pas été assez longues. En revanche, la Chine a changé mon approche de la France et de la vie en général. Mais est-ce du fait de l'éloignement ou plutôt par ce que l'apprentissage de la langue chinoise nécessite un "exil" intellectuel pour pouvoir être apprise ? Là, je ne sais pas répondre...

Car il y a bien d'autres exils que celui de l'éloignement de son pays. Rappelons-nous, il y a quelques billets, ce que j'ai rencontré comme difficulté à travers les mots (L'exil) :-)

Voilà donc une belle porte ouverte à la réflexion, encore une fois...

Romook, intermittent de l'exil

samedi 2 décembre 2006

La juste reconnaissance

"-Voilà ma maison, me dit Dalville dès qu'il crut que le chateau avait frappé mes regards, et sur ce que je lui témoignai mon étonnement de le voir habiter une telle solitude, il me répondit assez brusquement qu'on habitait où l'on pouvait.
Je fus aussi choquée qu'effrayée du ton; rien n'échappe dans le malheur, une inflexion plus ou moins prononcée chez ceux de qui nous dépendons étouffe ou ranime l'espoir; cependant comme il n'était plus temps de reculer, je ne fis semblant de rien. Enfin à force de tourner cette antique masure, ele se trouva tout à coup en face de nous; là Dalville descendit de sa mule et m'ayant dit d'en faire autant, il les rendit toutes deux au valet, le paya et lui ordonna de s'en retourner, autre cérémonie qui me déplut souverainement. Dalville s'aperçut de mon trouble.

- Qu'avez-vous, Sophie, me dit-il en nous acheminant à pied vers son habitation, vous n'êtes point hors de France, ce chateau est sur les frontières du Dauphiné, mais il en dépend toujours.
- Soit, Monsieur, répondis-je, mais comment peut-il vous être venu dans l'esprit de vous fixer dans un tel coupe-gorge?
- Oh! coupe-gorge, non, me dit Dalville en me regardant sournoisement à mesure que nous avancions, ce n'est pas tout à fait un coupe-gorge, mon enfant, mais ce n'est pas non plus l'habitation de bien honnêtes gens.
- Ah monsieur, répondis-je, vous me faîtes frémir, où me menez-vous donc?
- Je te mène servir des faux monnayeurs, catin, me dit Dalville, en me saisissant par le bras, et me faisant traverser de force un pont-levis, qui s'abaissa à notre arrivée et se releva tout aussitôt. T'y voilà, ajouta-t-il dès que nous fûmes dans la cour ; vois-tu ce puits? continua-t-il en me montrant une grande et profonde citerne avoisinant la porte, dont deux femmes nues et enchaînées faisaient mouvoir la roue qui versait de l'eau dans un réservoir.
- Voilà tes compagnes, et voilà ta besogne; moyennant que tu travailleras douze heures par jour à tourner cette roue, que tu seras battue chaque fois que tu te relâcheras, il te sera accordé six onces de pain noir et un plat de fèves par jour. Pour ta liberté, renonces-y, tu ne reverras jamais le ciel; quand tu seras morte à la peine, on te jettera dans ce trou que tu vois à côté du puits, par-dessus trente ou quarante qui y sont déjà et on te remplacera par une autre.
- Juste ciel, monsieur, m'écriai-je, en me jetant aux pieds de Dalville, daignez-vous vous rappelez que je vous ai sauvé la vie, qu'un instant ému par la reconnaissance vous semblâtes m'offrir le bonheur, et que ce n'était pas à cela que je devais m'attendre.
- Qu'entends-tu, je te prie, par ce sentiment de reconnaissance dont tu t'imagines m'avoir captivé, raisonne donc mieux, chétive créature, que faisais-tu quand tu m'as secouru? Entre la possibilité de suivre ton chemin et celle de venir à moi, tu choisis la dernière, comme un mouvement que ton coeur t'inspirait... Tu te livrais donc à une jouissance ? Par où diable prétends-tu que je sois obligé de te récompenser des plaisirs que tu t'es donnés et comment te vint-il jamais dans l'esprit qu'un homme comme moi qui nage dans l'or et dans l'opulence, qu'un homme qui, riche de plus d'un million de revenu, et prêt à passer à Venise pour en jouir à l'aise, daigne s'abaisser à devoir quelque chose à une misérable de ton espèce?%% % M'eusses-tu rendu la vie, je ne te devrais rien dès que tu n'as travaillé que pour toi. Au travail, esclave, au travail! Apprends que la civilisation, en bouleversant les institutions de la nature, ne lui enleva pourtant point ses droits; elle créa dans l'origine des êtres forts et des êtres faibles, son intention fut que ceux-ci fussent toujours subordonnés aux autres comme l'agneau l'est toujours au lion, comme l'insecte l'est à l'éléphant; l'adresse et l'intelligence de l'homme varièrent la position des individus; ce ne fut plus la force physique qui détermina le rang, ce fut celle qu'il acquit par ses richesses. L'homme le plus riche devint l'homme le plus fort, le plus pauvre devint le plus faible, mais à cela près des motifs qui fondaient la puissance, la priorité du fort sur le faible fut toujours dans les lois de la nature à qui il devenait égal que la chaîne qui captivait le plus faible fût tenue par le plus riche ou par le plus fort, et qu'elle écrasât le plus faible ou bien le plus pauvre.
Mais ces sentiments de reconnaissance que tu réclames, Sophie,, elle les méconnaît; il ne fut jamais dans ses lois que le plaisir où l'un se livrait en obligeant devint un motif pour celui qui recevait de se relâcher de ses droits sur l'autre. Vois-tu chez les animaux qui nous servent d'exemple ces sentiments dont tu te targues? Lorsque je te domine par ma richesse ou par ma force, est-il naturel que je t'abandonne mes droits, ou parce que tu t'es servie toi-même, ou parce que ta politique t'a dicté de te racheter en me servant?
Mais le service fût-il même rendu d'égal à égal, jamais l'orgueil d'une âme élevée ne se laissera abaisser par la reconnaissance. N'est-il pas toujours humilié, celui qui reçoit de l'autre, et cette humiliation qu'il éprouve ne paie-t-elle pas suffisamment l'autre du service qu'il a rendu - n'est-ce pas une jouissance pour l'orgueil que de s'élever au-dessus de son semblable, en faut-il d'autre à celui qui oblige, et si l'obligation en humiliant l'orgueil de celui qui reçoit devient un fardeau pour lui, de quel droit le contraindre à le garder? Pourquoi faut-il que je consente à me laisser humilier chaque fois que me frappent les regards de celui qui m'oblige?
L'ingratitude, au lieu d'être un vice, est donc la vertu des âmes fières aussi certainement que la bienfaisance n'est que celle des âmes faibles; l'esclave la prêche à son maître parce qu'il en a besoin, le boeuf ou l'âne la préconiserait aussi s'ils savaient parler; mais le plus fort, mieux guidé par ses passions et par la nature, ne doit se rendre qu'à ce qui le sert ou qu'à ceux qui le flatte. Qu'on oblige tant qu'on voudra si l'on y trouve une jouissance, mais qu'on n'exige rien pour avoir joui."

Le Marquis de Sade, extrait de "Les Infortunes de la vertu"

vendredi 1 décembre 2006

Pourquoi Dieu permet que les hommes de bien, qui sont véritablement bons, sont parfois entravés dans leurs bonnes oeuvres

"Si Dieu, qui est toute fidélité, permet que ses amis succombent à leurs faiblesses, c'est pour qu'ils perdent tout soutien et toute consolation qui pourraient les aider. Celui qui aime aurait, en effet, une grande joie à pouvoir faire beaucoup de grandes choses, telles que jeûner, veiller, se livrer à d'autres exercices, à des occupations particulièrement grandes et difficiles; ce serait pour lui une joie, un appui, un espoir, et ainsi ses oeuvres mêmes seraient pour lui un soutien, un appui, une raison d'espérer. C'est précisément cela que Notre-Seigneur veut lui enlever; il veut qu'on ne trouve de soutien et de raison d'espérer qu'en lui seul. Il le fait uniquement par pure bonté et par miséricorde. Car rien d'autre ne pousse Dieu à agir que par sa propre bonté; nos oeuvres ne contribuent nullement à ce que Dieu nous donne quelque chose ou fasse quelque chose pour nous. Ce que veut Notre-Seigneur, c'est que ses amis renoncent à un tel état d'esprit, et c'est pour cela qu'il leur enlève un soutien : pour être lui seul leur soutien. Car il veut leur donner beaucoup et ne le veut que par libre bonté; il sera leur soutien et leur consolation, mais au milieu de toutes ces grandes grâces de Dieu, ils devront, eux, découvrir et reconnaître qu'ils sont pur néant. Car, plus est nu et dépouillé l'esprit qui se jette en Dieu, qui est soutenu par lui, plus l'homme se fixe profondément en Dieu, plus il devient capable de Le recevoir dans ses dons les plus précieux. Car c'est sur Dieu seul que l'homme doit bâtir."

Extrait des Traités, Entretiens spirituels de Maître Eckhart, trad.Alain de Libera, GF - Flammarion