Romook, ectoplasme bloguique

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dimanche 13 janvier 2008

La minute culturelle : l'interprétation de la musique chinoise

Constatant que mon billet sur le ErHu a totalement déchaîné les foules, j'en profite - dans un vilain esprit de rentabilité capitalistique en termes de retombées médiatiques potentielles - pour vous donner quelques informations complémentaires sur la musique chinoise.

Tout d'abord, lorsque l'on fait écouter de la musique classique (notre musique classique) à un chinois, sa réaction (sauf exception encore jamais rencontrée) est une totale insensibilité. Oui, oui : une totale insensibilité. Pourquoi ? Parce qu'il ne comprend pas notre musique donc il ne sait pas s'il aime ou non. Il ne comprend pas... Dans notre raisonnement purement occidental, on se demande comment on peut comprendre ou non la musique, puisqu'a priori, il suffit d'avoir des oreilles pour entendre et donc apprécier... Et bien non car le fondement musical n'est pas le même.

Apparté : Eh! Les malins au fond qui croient avoir compris, on se calme, vous faîtes fausse route : il ne s'agit pas du problème de la différence entre notre système harmonique tonal et celui de la gamme pentatonique (qui utilise aussi notre système tonal)... Ce serait trop simple si c'était aussi évident.

Un chinois n'écoute pas seulement la musique avec ses oreilles mais aussi avec son esprit. Chaque musique porte le nom d'un conte et raconte cette histoire musicalement, même pour les versions uniquement instrumentales. Je vous ai ainsi donné deux versions différentes de deux "morceaux de musique - conte" identiques.

Le premier conte s'appelle "Zhao Jun Chu Sai (昭君出赛)", c'est-à-dire "la dame Zhao Jun Chu". Voici donc deux morceaux de musique qu'un chinois reconnaîtrait comme identique. Ca s'appelle le décalage culturel. Je vous laisse savourer.

La première interprétation utilise le ErHu comme instrument solo :



L'histoire se passe, il y a très longtemps, dans la Chine ancienne. A cette époque, les provinces chinoises n'étaient pas encore un tout unifié et les combats entre les peuples étaient courants et meurtriers. C'était une époque sanglante où la guerre était le quotidien. Un peuple, appelé Xiong Lu, combattait avec violence le peuple Han (l'ethnie qui a pris le pouvoir ces derniers siècles et qui continue à "régner" aujourd'hui, 98% de la population chinoise sont des hans). A cette époque, une femme d'une beauté exceptionnelle était née en territoire Han, mais ses origines appartenaient au peuple Xiong Lu. Son nom était Zhao jun chu. Sa rare beauté la fit entrer au service du Roi des Han. Elle se fit rapidement remarquer, notamment par un courtisan qui désirait la prendre comme épouse. Une histoire d'amour débuta entre les deux.

En cette période troublée, le roi Han, qui en avait assez de ces combats perpétuels, proposa de prendre une femme dans l'ethnie des Xiong Lu, pour apaiser les tensions. Les princesses du peuple Xiong Lu, qui étaient très fères, refusèrent toutes d'aller se marier avec le prince des Han. Il décida alors de proposer aux femmes de son royaume d'aller se marier avec le prince de ce peuple. Il fut décidé que seules les plus belles pourraient y aller. Zhao jun chu, qui était très remarquée à la cour du roi à cause de son extraordinaire beauté, se présenta pour devenir la princesse. Elle renonça à l'amour de l'homme qui voulait l'épouser pour faire profiter sa province d'une paix diplomatiquement arrangée par un mariage. La paix s'installa alors entre les deux peuples pendant plus de cinquante ans.

Comme vous le constatez, chers lecteurs, cette histoire peut à la fois être perçue comme très triste (renoncement à un amour) comme de manière très gaie (les combats cessent et la paix s'installe). Ceci explique notamment les différences musicales que l'on entend dans les deux interprétations.

La seconde interprétation utilise un instrument qui s'appelle "pipa", c'est-à-dire une sorte de luth chinois.

Le second morceau s'appelle "Ping hu qiu yue (平湖秋月)", c'est-à-dire "Lune d'automne sur un lac paisible". Cette fois, il ne s'agit pas vraiment d'une histoire, mais d'une image qui est décrite par la musique. Tout est dans le titre ;-) Il faut ajouter que si le thème musical peut être repris d'un même conte (ou image) à un (une) autre, il s'agit de musique traditionnelle tout de même. Le thème musical n'est pas vraiment fixé et a subit des variations au fil du temps et des interprètes, chacun y apportant sa petite graine à l'édifice. Ainsi, aujourd'hui, il existe à peut près autant de versions de chaque morceaux qu'il n'y a d'interprète. Il n'y a pas vraiment de transciption écrite de cette musique. Si elle existe, elle doit se comprendre comme une transcription équivalente à celle qui correspond à la musique baroque et des périodes précédentes (en dehors de la polyphonie flamande qui, elle, était rédigée avec précision, enfin je m'égare). Pour expliquer les choses correctement, il faudrait faire un parallèle avec la calligraphie. Je vous laisse lire mon écrit sur la question.

La première interprétation est réalisée par un ensemble instrumental avec une flûte appelée "Dizi".


Je tiens à préciser que d'après les recherches faites en musicologie, les chinois auraient trouvé notre système tonal (tel qu'existant depuis Bach, 1650 environ) bien avant nous. Ils auraient trouvé que ce n'était pas très mélodieux et ne l'auraient pas adopté de ce fait. Une autre raison me semble probable - mais c'est mon avis personnel - le chiffre 5 porte une signification particulière en chine où l'on parle des cinq sens, cinq couleurs, cinq sons... La symbolique a toujours été très présente dans l'histoire de la Chine. Le côté ésotérique des objets, des couleurs et des mots se retrouve partout en Chine, encore aujourd'hui.

Une autre exemple de non-universalité des choses est la couleur rouge qui correspond en Chine à la couleur du bonheur, de la joie et de la prospérité. Or, chez nous, elle correspond à la couleur de Satan, et partant de là, est devenue la couleur de l'interdiction. En Chine, il n'est pas imaginable qu'une femme se marie dans une couleur autre que la couleur rouge dans un mariage traditionnel (le blanc est tradionnellement considérée comme la couleur de la mort, la robe blanche de Ségolène avait d'ailleurs donné lieu à de vives critiques en tant que faute de goût diplomatique de sa part lorsqu'elle était venue en Chine). En revanche, dans la religion chrétienne, l'utilisation du rouge dans une cérémonie religieuse serait considérée comme un blasphème (quoique les époques changent). Ainsi, l'utilisation de la couleur rouge pour la signalisation routière, norme internationale, est perçue différemment ici. Enfin, disons que les chinois doivent s'adapter, ce n'est qu'une convention après tout. Convention culturelle, fallait-il le préciser.

La seconde interprétation musicale est réalisée avec un instrument appelé "GaoHu", qui doit sûrement être une flute avec un piston dedans.

Ainsi, toute musique, pour un chinois, raconte une histoire, a un sens... Rien à voir avec nos symphonies qui ne veulent rien dire et qui n'ont été écrites que dans le but d'être jolies. Mais, allez expliquez à un chinois qu'il doit écouter abstraitement la musique, sans référence à une histoire : et bien, il perd tellement ses repères qu'il est incapable de dire si la musique est agréable ou non. En fait, la notion de sentiment comme cause abstraite d'un comportement est aussi une donnée culturelle. Ici, on ne parle pas de Freund, ni de quoi que ce soit d'autres. Tout ça fait partie d'une culture occidentale où l'optique est la domestication de notre environnement. La psychologie n'existe pas telle que nous la concevons ici. A la place, on va chez l'acuponcteur qui rééquilibre nos énergies. Ainsi, la musique ne s'exprime pas en sentiment, catégorie abstraite psychologique susceptible dedescription, mais en ressenti face à une situation. Ca ressemble à des sentiments, mais la démarche est totalement différente. C'est un peu le même problème, pour nous, avec la peinture figurative ou abstraite, en fonction de notre culture graphique. Les difficultés sont du même ordre.

Ainsi, "la nuit transfigurée" de Schöenberg touche tout de suite un chinois (puisqu'il y a une histoire) alors que "la petite musique de nuit" de Mozart le laisse de marbre (musique qui ne veut rien dire). Ca s'appelle aussi le décalage culturel. Mais dans l'autre sens cette fois. On fait moins le malin avec l'universalité des sentiments musicaux, hein? ;-)

Romook, pas facile la musique chinoise...
PS : Pour ceux qui sont intéressés,j'avais déjà fait un billet où je développe cette question de la musique (entre autres).

samedi 12 janvier 2008

La minute culturelle : ErHu, instrument de musique chinois

Puisque je n'ai pas toujours pas beaucoup de temps pour écrire ce que je voudrais, je tiens quand même à vous informer que j'ai croisé un magasin de musique. Etant un ancien musicien à la retraite (comment est-ce seulement possible? N'est-ce pas un état, une qualité, que l'on conserve que l'on soit actif ou passif?), je suis évidemment intéressé...

Je vous avais déjà présenté le GuZheng qui est mon instrument préféré de la musique chinoise traditionnelle. Attention au terme employé "traditionnel" qui ne signifie pas pour autant "populaire". Le Guzheng est un instrument ancien qui était réservé à une classe d'élite. Lorsque j'étudiais le chinois à Beijing, j'avais en projet d'étudier cet instrument. Malheureusement, le problème de la langue, le manque de temps et l'absence de connaissance des caractères chinois m'avaient fait abandonné (mettre en veille?) ce projet... Je pénètre dans ce magasin et découvre que le prix de cet instrument est tout à fait abordable (450 euros pour les instruments de concert!). Je me renseigne un peu, il y a des cours et le transport par avion se fait sans souci a priori. Si je reste ici au mois de mai pendant plus de trois semaines, il est probable que je revienne avec cet instrument en France dans les bagages, après avoir pris de nombreuses heures de cours (on peut rêver...).

Juste à côté, dans le magasin, je vois un ErHu (musique que vous écoutez normalement en ce moment). Il s'agit d'un instrument à corde frottée avec deux cordes. A l'origine, c'était un instrument d'accompagnement. Il est devenu assez récemment, il y a environ une centaine d'année, un instrument solo.



Cet instrument a une sonorité que j'aime beaucoup. Demain, je vais prendre un cours de cet instrument, histoire de m'y tâter un peu. A Beijing, j'avais également envie d'apprendre. Toutefois, les seuls que j'avais vus étaient des instruments vendus au touriste qui n'avaient que peu de chose à voir avec les sonorités que produit cet instrument.



Peut-être que ce nouvel instrument va me redonner le goût de la composition musicale.

Affaire à suivre...

Romook