VII



Et bien non, il arrive frais comme un gardon. Mais oui, c’est le "perdreau de l’année". L’usage des bâtons rend son évolution assez gracieuse. On dirait une danseuse. Il est très motivé, et ne souffre pas trop apparemment. Selon lui, ces bâtons sont révolutionnaires. Il nous dit que c’est dur, mais qu’il se sent bien. Pointage, crèmes, pansements, changement de bonnet, remplissage du sac. Il est déçu que nous n’ayons pas trouvé de Snickers.



Je me fais fort de lui en acheter, mais ne communique pas trop sur ce point : je ne voudrais pas lui créer une fausse joie si les rayonnages du Champion de Steenvoorde devaient aussi être dévalisés. Les check points sont toujours assez longs, non pas dans l’absolu, mais au regard de son prévisionnel. Il repart à 15H30, soit 45 minutes de trop par rapports à ses anticipations.

VIII



Cette étape semble assez light : il s’agit uniquement de rejoindre Godewaersvelde. Romook arrive à 16H55. Toujours assez frais. Il reste quelques instants, le temps de changer de chaussettes et de s’appliquer de la crème.



Le rituel est maintenant rodé, et je ne m’en étonne plus. Romook est heureux de voir dans la caisse bleu en plastique des paquets de Snickers, que nous avons réussi à trouver à Steenvoorde, où nous en profitâmes pour faire le plein de la voiture qui consomme beaucoup. Il repart avec ses bâtons pour affronter le Mont des Cats et le Mont Noir. Ils lui fournissent une aide précieuse, et en repartant, il nous montre avec quelle élégance il les utilise. On dirait un skieur de fonds. Son rythme est impressionnant, ses pas très longs. J’immortalise le moment par quelques photos avant qu’il ne s’engouffre dans un océan de verdure. Il me faut une nouvelle fois tout ranger. Vu les difficultés qui l’attendent, l’étape devrait être longue. Nous nous arrêtons au sommet du Mont des Cats pour prendre quelques photos. A peine nous garons les voitures que Romook est déjà là. C’est même lui qui nous interpelle de loin, du style : « Et alors, si vous voulez prendre des photos, c’est maintenant ». Il ne peut en effet se permettre de perdre du temps à cause de nous.



Quelques clichés, et il entame sa descente vers Berthen.


IX



Nous décidons, avec sa maman, de faire une halte à l’abbaye, histoire d’acheter un peu de fromage. Un moine en robe cistercienne débarque dans le magasin. Il est jeune, tout comme sa barbe. Plutôt beau mec. Dommage pour ces demoiselles, il porte une alliance à l’annulaire gauche : il est marié avec Dieu. C’est un vrai contraste d’apercevoir Romook, tendance nihiliste, et ce moine, tendance mystique. Nous reprenons la voiture et nous décidons de nous arrêter à la Villa Yourcenar. C’est l’occasion pour moi de décrire l’endroit à la maman de Romook.



Il s’agit de la maison familiale des Yourcenar, où la petite Marguerite a passé son enfance. La littérature doit à ce lieu des pages importantes. L’enfance s’y épanouit, et on se prend à imaginer la petite marguerite dans cet arbre centenaire, aux ramifications idéales pour construire des cabanes et autres histoires fantastiques de pirates et de carte au trésor. Il est entouré d’une barrière, autant pour le préserver que pour éviter la chute d’intrépides touristes. La vue de la Villa, du bas du parc, est très jolie. L’été, c’est le temps de flâner dans des allés couvrant plusieurs hectares, et d’écouter autant de conteurs que d’orchestres de chambres à l’occasion de ces « Dimanches de Mont-Noir ». Le villa est désormais un lieu de villégiature pour écrivains ; elle appartient, avec son parc, au Conseil Général du Nord.

X

Il ne faut cependant pas trop traîner, car Romook devrait passer juste derrière les grands arbres du fond du parc. Il n’aura peut-être pas pu admirer l’endroit. Petit passage secret que je ne connais que trop bien, et hop, nous voilà à nouveau flirtant avec l’itinéraire de la course. Seulement là, il n’y a plus de majestueuse arborescence pour nous protéger du vent. En effet, jusqu’à présent, le temps fut assez clément. Pas très chaud, mais non pluvieux et non venteux. Les dieux du trail ont certainement décidé de durcir la course.



Le plafond est devenu bas, ce qui, du coup, fait baisser la température ; la pluie fait son apparition ainsi qu’un vent d’octobre pénétrant. Nous attendons au coin d’un chemin de randonnée. Quelques coureurs passent, dont certains sont très marqués par la fatigue. Je prends pas mal de photos qui s'avéreront floues : je n’imaginais pas qu’il me fallait déjà mettre le flash. A chaque passage d’un coureur, nous lui apportons nos encouragements. Ils doivent être étonnés de trouver deux spectateurs à cet endroit. La maman de Romook remarque deux pointes à l’horizon. De notre position, nous avons effectivement une belle vue, orientation plein sud. N’hésitant jamais à faire partager mes connaissances, traduisez, à étaler grossièrement ma science, je lui confie qu’il s’agit des terrils de Loos en Gohelle, les deux plus hauts d’Europe, à coté du 11-19, chevalets principaux de houillères du Nord Pas de Calais (note pour plus tard : en 2010, se déroulera la 10ème édition du « Trail des terrils loossois »). Après la guerre, l’Etat nationalisa les houillères du nord de la France. Le processus de reconstruction qui devait initier les Trente Glorieuses a impliqué un effort de production colossal, et la construction de ces puits d’extraction gigantesques. La logique est simple : tous les petits chevalements, ou chevalets, c’est comme vous voulez, appartenant aux anciennes compagnies de houillères privées (je vous conseille la lecture de Germinal pour plus de renseignements), ne permettaient pas de passer au stade de l’extraction à grande échelle. Les infrastructures étaient en outre anciennes. Idée : centraliser toute la remontée du charbon en un point, grâce au creusement d’un gigantesque réseau de communication sous tout le Nord Pas-de-Calais. Ce sont donc les puits n° 11 et 19, qui ont remonté des centaines de millions de tonnes de charbon pour chauffer la France et faire fonctionner ses trains et usines pendant une quarantaine d’années. C’est d’ailleurs assez drôle : du 11/19, Romook aurait pu, sous terre, rejoindre sa Mo Am’Gambie !



En tout cas, au moment où il arrive, il est bien loin de la Mo Am’Gambie dans laquelle il se ressource.

JC, à suivre...