I

3H45, une sonnerie troue la nuit et m’arrache à Morphée. Chambre cossue, nid douillé, un rêve par rapport aux prochaines vingt heures. Objectif Lune ? Non, Lambersart, le Grand Trail du Nord, Romook est un fou.

Tout commence mal : cinq minutes de retard sur ligne de départ, et Romook s’élance seul dans un sombre trou de sable. Déjà je m’inquiète. Et s’il se perdait ? J’arrive à Ghyvelde, à l’intersection d’une route de campagne et d’une nationale. Au loin, un troupeau de lampions qui gigotent.



Romook en fait peut-être partie. Quelques colistiers accompagnateurs ou bénévoles me promettent un enfer. Les lucioles se rapprochent. Les premiers courent à un rythme soutenu. Ce sont peut-être les premiers encouragements qu’ils reçoivent depuis le départ. Ils sont heureux de voir des spectateurs. Je suis impressionné par l’âge de certains. L’un d’entre eux, une bonne soixantaine, n’a pas de cuisse, mais deux allumettes. Il est visiblement connu, quelques bénévoles s’exclamant  « Allez Michel » avec beaucoup de connivence. Quelques femmes passent devant moi. Alors qu’un homme regardera systématiquement les fesses moulées d’une femme mince, je n’ai pas ce réflexe ; l’admiration inhibe toute pensée sexuelle. Ce spectacle des « frontales » est touchant. Sous ces points lumineux, des hommes et des femmes. Je me trouve au bout d’une route presque droite d’environ sept cent mètres : c’est un trait de lumière courbe qui avance dans le nuit.



Enfin Romook. Il ralentit légèrement pour ces premières photos. J’ai froid, plus que les coureurs qui transpirent sous leurs gants et bonnets. Le Grand Trail du Nord vient juste de commencer.

II

Premier Check Point (CP) à Ghyvelde, il est 7H15. Romook est en forme et motivé. Je lui transmets les encouragements téléphoniques de sa marraine, qui est une lève-tôt… Je suis content de le voir.



Tout le matos est prêt, par terre. J’ai préparé sa boisson : trois cuillères de poudre énergétique, 75 cl d’eau, bien remuer, recommencer dans une seconde bouteille, et voilà sa potion magique pour les prochains 15 Km. Le CP, dans un quartier résidentiel, est une petite ruche agitée, où l’on s’arrête peu de temps. Quelques photos pour le départ, et je recharge la voiture. Le jour se lève vers 7H30.



Les rayons froids du soleil rendent le plat paysage des Flandres maritimes assez magique et mystérieux. Brumes matinales blanches, tout est laiteux et humide. L’air et le temps sont suspendus.



Les oiseaux commencent à chanter ; même les lointains coups de feu des chasseurs participent à ce tableau champêtre qui se réveille. Etrangement, une balle noire rompt cette harmonie. Lancée à toute vitesse, vrombissante, elle avance comme une folle à la recherche de son maître. Très confortable je dois dire, et s’il fallait seulement trouver une raison utile d’être avocat, ce serait celle là… Ce gendarme sympathique m’indique le prochain lieu de passage des coureurs, après un culpabilisant « roulez moins vite monsieur » !

III



CP manqué. Romook est arrivé à « 9H19 » au stade de Bergues. Là, il n’est pas très content. J’y suis arrivé à 9H40.



Difficile de s’orienter avec ces cartes pas assez détaillées, surtout lorsque l’itinéraire des coureurs coupe à travers champs. J’ai en outre perdu du temps avec des prises de vue, ainsi qu’au téléphone avec la maman Romook, inquiète pour les intestins de son fils. Après l’avoir rassuré à grands coups d’Imodium, et avoir convenu d'un rendez-vous à Cassel, je me perds dans je ne sais quel village des Moëres. Malgré mon retard, Romook prend tout de même le temps de s’appliquer quelques noisettes de Nok, crème magique, de changer de chaussettes et de reprendre des forces. Toujours en forme, toujours motivé. Le terrain fut jusqu’à présent plat. Vivement les monts. En attendant, j’ai prix quelques prises de lui. Coup de fil de sa marraine, le second, assez inquiète mais de tout cœur avec son filleul. Je repars avec cette idée de croiser l’itinéraire des coureurs. Très drôle d’ailleurs. Je me gare et le vois arriver en même temps. Je ne vais tout de même pas manquer ces prises. « Reflex » vissé sur l’épaule, je cours alors pour le prendre de face. Il court vite le bougre. Donc je cours derrière lui. J’ai vingt mètres de retard, puis dix, puis cinq. Ca y est, je l’ai. J’ai cinq mètres d’avance, puis dix, puis vingt. Fixe, coupant ma respiration tels ces archers s’apprêtant à décocher : click, click, click…



Au moins je ne les ai pas volées celles-là. Je regagne la voiture essoufflé, direction Esquelbecq. J’attends. Pas de Romook en vue, mais des coureurs qui, pour certains, sont déjà marqués. Traumatisé par mon dernier retard à Bergues, je prends la décision de partir au prochain CP, à Wormhout, où je devrai livrer à Romook les marques d’encouragement de sa grand-mère.

JC, à suivre...