Romook, ectoplasme bloguique

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mercredi 22 octobre 2008

Le Grand Trail du Nord : XXIV, XXV, XXVI et XXVII... vécu par un accompagnateur

XXIV

Romook s’élance pour la dernière étape ; il est passé 3H00.



Il trottine : certainement un moyen de montrer qu’il peut encore faire valoir quelque chose sur le parcours. Il s’éloigne doucement, le long de ce canal qui n’en finit pas depuis Armentières. Je le reverrai à Lambersart, sur la ligne. Je m’affère doucement à ranger, pour la dernière fois, les caisses et sacs et à les mettre dans le coffre de la voiture. Elle aura été ouverte et fermée un nombre de fois important, et le moteur n’aura pas arrêté de démarrer et de s’éteindre. Bonne voiture, c’est de l’Allemand. Je n’ose imaginer comment aurait été ma Clio 1 de 1992, 1.1. essence (carburateur évidemment, mais moteur à chaîne du dernier modèle de Super 5 !). Je retourne une dernière fois dans le préfabriqué pour discuter, et arrivent les acolytes que j’avais laissés à Armentières (Cf. infra, épisode du coupe vent - sac poubelle). Ils sont dans un état encore plus détérioré, mais au moins, ils ont la chance de cheminer ensemble. Romook ne l’a pas, mais, au moins, il a trouvé une assistance à chaque CP. Ils s’effondrent sur les chaises, se prennent la tête dans leurs mains. Ils finiront, mais vraisemblablement pas avant 7H00. L’un d’eux estime qu’il doit avoir le pied en sang. Il enlève doucement sa chaussure, mais sa chaussette n’est pas tachée. Il enlève sa chaussette, et rien, si ce n’est une ampoule géante sous la voûte plantaire, que j’estimerais à 10 centimètres carrés. En comparaison, Romook n’a eu que très peu d’ampoules ; seulement une petite chose qu’il s’empressa de soigner au CP de Bailleul, dans la voiture. Ses pansements et baumes ont fait des miracles. Désespéré, cet homme me demande si je n’aurais pas, par hasard, quelques pansements et un peu de crème. Je ne peux raisonnablement lui refuser de quoi soulager ses souffrances. Je ne peux toutefois pas trop traîner, car je ne connais pas bien Lambersart et prévoit, d’ores et déjà, de me perdre. En plus, j’ai tout rangé… Il me faut donc retourner jusqu’à la voiture, alors que la pluie froide et le vent m’en découragent. J’y vais de bon cœur malgré tout. Romook ne m’en voudra pas : je laisse au bonhomme quelques pansements de son choix et un tube entamé de Nok, avant de repartir pour la ligne d’arrivée.

XXV

J’arrive à Lambersart, au terme d’une bonne moyenne (j’explose mon record en BM), mais me perds au niveau de l’avenue de l’Hippodrome. Décidément, les CP auront été difficiles à trouver tout au long de l’aventure. Le temps est mauvais : pluvieux, venteux et froid. A. m’appelle, il est perdu également. Pendant vingt minutes, ce ne seront que des coups de fil pour nous orienter. Finalement je me gare, et parcours mes derniers 200 mètres le long de la Deûle jusqu’à la ligne d’arrivée, épuisé… Je suis content de franchir cette ligne d’arrivée, car après tout, j’ai également vécu la course. La déception est toutefois grande. Aucun comité d’accueil digne de ce nom. Simplement une tente, et une salle communale cent mètres plus loin, avec nourriture et équipe médicale. L’arrivée est matérialisée par un tapis rouge, avec des drapeaux tout le long. Il n’y a cependant pas de spectateur, seulement le sourire d’une bénévole pour pointer les coureurs, et fixer définitivement le rang d’arrivée. Sous la tente, des coureurs en ayant enfin terminé reprennent leurs esprits. C’est drôle, s’y trouve un homme d’une quarantaine d’années avec lequel nous avions discuté la veille au soir à l’hôtel de Malo. Il avait prévu d’arriver en 22H00 à peu près, ce qui fut chose réalisée. Romook quant à lui avait annoncé un orgueilleux 18H30 qui avait laissé sceptique notre camarade. Il me demande bien évidemment où en est Romook, et savoure comme une petite victoire la justesse de son appréciation de la veille. Je m’excuse auprès de lui de ne pas avoir pensé à l’emmener en voiture sur la ligne de départ, il y a 23H00. Avec Romook, au moment de nous coucher, soit à peu près vers 23H00, nous avions effectivement trouvé un peu égoïste de ne pas lui proposer d’effectuer ces quelques kilomètres en voiture. Il se presse de me rassurer : « Aucun problème, je m’y suis rendu en courant » ! Evidemment…

XXVI

Déjà une cinquantaine de coureurs ont franchi la ligne. On me confirme que le premier est déjà parti depuis longtemps, et qu’il en termina aux alentours de 18H30. Dès le départ, paraît-il, il avait annoncé que de toute façon, il avait son train à 22H00 ! Les coureurs arrivent de manière épisodique. Certains n’en croient pas leurs yeux. Un manque de lucidité évident leur fait rater le tapis rouge. Je m’empresse de leur signifier de prendre à droite, et donc de revenir en arrière... Il faut voir à quel point la vision de la ligne d’arrivée galvanise le moral, et aide à rassembler les dernières forces dans la bataille. Ils sont heureux, et la capacité qu’ils ont eu à terminer ce 136 Km suffit à leur faire oublier leur malheur. Ils s’en souviendront bien assez tôt, le lendemain, lorsqu’ils se réveilleront endoloris dans leurs membres. A. me rejoint. Il a eu encore plus de mal que moi à trouver le Saint Graal. Il est enthousiaste à l’idée de voir Romook, qui tarde à arriver bien évidemment. Il est plus de 4H15 ; je passe mon temps à narrer à mon ami cette folle journée, à prendre les photos des arrivants du 68 et plus rarement du 136. Comme je ne voudrais pas rater les dernières photos qu’il me reste à faire, je m’entraîne… « A l’aide ;-) » : « J’arrive ! ».

XXVII

Nous scrutons le point de fuite du chemin de halage, à la recherche d’une minuscule étincelle de lumière. En voilà une. « C’est Romook, c’est Romook ! ». Nous avançons à la rencontre de ce point lumineux. Un réverbère révèle un coureur vêtu d’un haut rouge. Manqué ! Ce mauvais tour nous arrive plusieurs fois jusqu’au moment où la démarche chaloupée de notre athlète ne laisse plus de place au doute. C’est bien lui. Nous le rejoignons afin de lui livrer les derniers encouragements pour ces quelques hectomètres qu’il lui restent à accomplir. Je mitraille au reflex. « Ouais, bravo, allez… ! » : ces mots traduisent un enthousiasme naïf, mais frais. Il me manque à cette heure tardive de quoi sortir un bon mot, ou une phrase absurde. Romook lève les bras.



Il sourit, est heureux d’avoir accompli ce pour quoi il était venu. Certes, la performance envisagée est manquée, mais pour un premier trail, c’est déjà très beau de finir. Nous arrivons sur la pelouse où est jeté le tapis rouge. J’immortalise le moment et voilà, c’est fini.



Pointeuse, inscription du temps d’arrivée. Pour toute récompense, Romook aura le droit à un Tee-shirt, prouvant à l’humanité toute entière qu’il en était. De mon coté, et pour la première fois depuis 24 heures, j’apprécie : plus de caisse bleu, de gros sac de sport ni de grand sac vert en papier à déballer, puis à ranger !

JC

mardi 21 octobre 2008

Le Grand Trail du Nord : XXI, XXII et XXIII... vécu par un accompagnateur

XXI

De mon coté, je commence à fatiguer, et surtout à avoir la migraine. Je décide de prendre du paracétamol dans la pharmacopée du "trailliste" préparée par Romook, et beaucoup de café. J’attends. Je me rend compte soudainement que je n’ai même pas encore pris une photo de moi, seul.



Je profite de cette journée qui veut que je possède cet appendice auditif pour m’immortaliser. C’est décidé, je ne m’en achèterai un que le jour où mes obligations professionnelles me le commanderont. D’ici là, hors de question. Ca sonne tout le temps. Cette musique électronique me gonfla toute la journée. En outre, lorsqu’il est au fond de la poche et qu’il se met à sonner, à coup sûr, le temps de décrocher, il n’y a plus personne. Je tiens ici solennellement à m’excuser auprès de Romook : fausse manipulation de ma part certainement, je lui aurais, paraît-il, envoyé automatiquement plus de 150 fois le même texto tout au long de la journée. J’espère au moins que ce n’est pas facturé ! Tiens, d’ailleurs : « A l’aide ;-) ». Je décroche, et nouveau rebondissement. Romook s’est encore perdu ! Si on cumule tous ces détours, depuis Leffrinckoucke, ce n’est pas 136 Km qu’il aura effectué, mais pas loin de 145. Il a apparemment retrouvé son chemin, et prévoit une arrivée à ce dernier CP dans trois kilomètres. Il est vrai que beaucoup de coureurs ont visiblement éprouvé des difficultés à s’orienter dans ce secteur, incriminant très souvent la même flèche rouge très ambiguë peinte sur la chaussée. Le temps de converser un peu avec nos deux bénévoles toujours aussi sympathiques, et Romook arrive.

XXII

Il sait qu’il ne lui reste plus beaucoup de chemin à parcourir, mais à ce moment là, tout ceci ne semble plus vraiment l’amuser. Il parle très peu, n’a pas faim, n’a pas très soif. Il n’a plus vraiment de goût pour grand chose, même pas pour la conversation. Il livre ses paroles à dose homéopathique, tout effort lui étant certainement difficile.



Je crois même que je l’agace. Il est vrai que mon attitude doit être difficile à supporter, avec mes questions idiotes. « Ca va ? », « T’as faim ? », « T’as soif ? », « Tu veux changer de chaussettes ? », « Tu veux changer de Tee-shirt ? », etc… Nous avons toutes et tous déjà été agacés par des mères trop attentionnées, trop préoccupées, et bien que nous sachions qu’il ne s’agit là que de marques d’affections, on ne peut s’empêcher de leur signifier, avec plus ou moins de tact, qu’elles nous indisposent. Je crois qu’à cet instant, je suis un peu dans ce schéma, comme d’ailleurs dans une majorité de CP où j’ai voulu m’occuper de Romook. Je le prie de bien vouloir m’en excuser.

XXIII

Romook est dans un état que je laisse le soin au lecteur d’imaginer. Quelques photos pour pouvoir témoigner qu’il a pu, un jour, ressembler à ça… Ce qui me fait le plus sourire, sans que je ne lui montre bien évidemment, ce sont ces cheveux qui lui restent et qui se dressent en pointe humide lorsqu’il retire son bonnet. Humour douteux qui, à cette heure avancée de la nuit, n’appartient plus qu’à moi… Romook se repose sur une chaise. Les deux bénévoles l’ont pris en charge matériellement et mentalement. Suis-je jaloux ? Non, pas du tout, j’apprécie bien au contraire que ces types, vraiment sympas (je ne l’ai pas déjà dit je pense), s’occupent avec un tel soin des coureurs. Ils réitèrent leurs conseils : finir, c’est le seul objectif, quel que soit le moyen, en courant, en marchant, en s’arrêtant ici deux heures pour dormir… Hors de question de s’arrêter dormir pour Romook. Dormir, c’est mourir… Il repartira, bien décider à en finir. Cela m’arrange, car alors que nous devions, selon le prévisionnel, arriver à Lambersart aux alentours de 23H30, il est déjà 2H30, et il reste encore 12 Km à effectuer le long d’un canal. Appel téléphonique : Will. Il me demande où est Romook. Précisément à trois mètres de moi. Il veut lui parler. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Je demande au champion, qui me fait un hochement de la tête, exprimant ce faisant son refus. Will n’est pas vexé, il comprend, et lui transmet ses encouragements. Je n’aurai plus de coup de fil à partir de ce moment, si ce n’est ceux d’A., aussi égaré que moi à Lambersart.

JC, à suivre...

lundi 20 octobre 2008

Le Grand Trail du Nord : XVII, XVIII, XIX et XX... vécu par un accompagnateur

XVII

Il marche, est encore plus épuisé qu’à Bailleul. Là, c’est vraiment dur. Je ne veux pas trop faire transparaître mon scepticisme, mais je me sens obligé de lui demandé s’il souhaite continuer.



Il reste tout de même 25 Km à accomplir. Il parle assez peu. Toujours le même rituel : crème, changement de chaussettes, et pour la première fois, changement de chaussures. Il prend la peine tout de même d’aller soigner ses fesses. L’ouverture de sa poche de liquide sucré un peu avant Wormhout se rappelle à son bon souvenir. Animal poilu, Romook ne supporte plus que ses fesses collent dans son slip ! Je me sens un peu impuissant face à ses souffrances. Je reprends ses bâtons qu’il utilisait jusque là mais qui commencent à endolorir les muscles de ses bras. En bas, on continue à s’amuser. Il recharge son sac en aliments sucrés. Il en a marre du pain d’épice, et se "terminera" aux Snickers.

XVIII

Des coureurs du 68 Km passent à vive allure, arrivent en même temps que certains du 136 Km. Le contraste est saisissant. Un groupe de trois rentre au CP. L’un d’entre s’exclame : « Je vous préviens les gars, je ne cours plus ! ». Vu leur état, rien d’étonnant. Ils regardent avec beaucoup d’appétit la trousse à pharmacie de Romook. Il a tout prévu, et eux, presque rien. C’est une vraie chance pour Romook que d’avoir une voiture accompagnatrice bourrée de ravitaillements et de produits pharmaceutiques. Ils lui demandent s’il n’aurait pas quelques pansements. Solidarité dans l’épreuve, Romook les laisse se servir, y compris en crèmes. Les prochains kilomètres seront durs pour le moral : chemin de halage jusqu’à l’arrivée, le long de la Deûle. La monotonie du parcours ne contribuera pas à galvaniser les troupes. Romook repart. Je l’accompagne sur quelques dizaines de mètres, l’encourage, prend les photos d’usage, et le regarde s’éloigner seul vers Quesnoy sur Deûle, prochain et dernier CP. Je reste un peu à Armentières, car je n’ai pas non plus très envie de repartir. Je prends du temps pour discuter avec les trois acolytes.



Un d’entre eux se met un sac poubelle sur le tronc, histoire de bloquer le froid qui pénètre au travers de ses vêtements. Je leur demande ce qu’ils ont prévu de faire demain. Tous me répondent qu’ils vont dormir toute le journée. L’un d’entre eux, fataliste et écœuré, me livre qu’il n’a même pas pu poser une RTT lundi…

XIX

En route vers Quesnoy sur Deûle. Je m’étais perdu en arrivant à Armentières, je me perds en quittant le CP. Difficile de s’orienter, d’autant plus que très peu de personnes ont sorti leur nez dehors à cette heure tardive, si ce n’est un couple d’autochtones promenant leur chien et qui m’oriente dans une fausse direction. A Quesnoy sur Deûle, impossible de trouver le CP. C’en est trop. Je tombe sur une fourgonnette de gendarme, et leur demande de m’aider. Cela tombe bien, ils ne savaient justement pas quoi faire… Ils m’amènent au CP, au bord de la Deûle, à coté d’un club de Kayak, que je n’aurais, une fois de plus, pas pu trouver seul. Les gendarmes, un homme et femme en tenue, avaient prévu de s’y rendre au cours de la nuit, intrigués qu’ils étaient depuis quelques heures par ces silhouettes déformées par la fatigue, par ce ballet de lampions. Nous rentrons dans un préfabriqué, où plusieurs coureurs exténués se restaurent. Le gendarme hallucine, et est admiratif. On sent bien qu’il se considère tout petit, malgré son bon mètre quatre vingt dix , devant ces efforts là ; l’autorité qu’il représente est affectée. La gendarmette est bien moins sensible à ce spectacle des coureurs, qu’elle doit certainement trouver absurdes.

XX

Les coureurs ne se plaignent pas, heureux de savoir cette ligne d’arrivée à portée de pieds. Le CP est tenu par deux bénévoles expérimentés des trails. Je pense que l’organisation a souhaité placer ces deux gars sympas en fin de course, car ils sont certainement capables de comprendre les souffrances endurcies par les coureurs. D’ailleurs, il font montre d’une grande philosophie, et savent trouver les mots pour encourager les participants à terminer. Quelques uns en effet pensent à abandonner. Ils leur disent que cela ne servirait à rien et qu’ils auraient à regretter cette décision le lendemain. L’essentiel dans ce genre d’épreuve n’est pas de "faire un score", à tout le moins, cette préoccupation ne concerne qu’un nombre très limité de coureurs. L’essentiel est de terminer, et au moment le plus dur, une assistance psychologique est bienvenue. Les deux bénévoles racontent ainsi leur propre expérience, et ce sentiment de renoncement qu’ils ont déjà souvent éprouvé. Ils estiment, à raison, que l’essentiel étant de franchir la ligne à Lambersart, cette dernière étape qui s’annonce peut tout à fait se parcourir en marchant, et qu’il n’y a aucune honte à cela. Beaucoup de coureurs n’avaient de toutes les façons pas forcément prévu de courir ces 12 derniers kilomètres… Ils exhortent certains participant à se reposer, des tapis de sol étant spécialement prévus à cet effet. Un coureur accepte cette proposition et décide de dormir un peu. Peu importe les heures qu’il pourra perdre, car après tout, nous sommes encore loin des 32 heures éliminatoires. On lui prépare un couchage "douillé" dans un coin de la salle : tapis très mince, sac à dos en guise d’oreiller. Une barrière de chaises recouvertes d’un drap l’entoure de telle sorte à créer un semblant d’obscurité, à moins qu’il ne s’agisse de créer un espace clos, intime, à l’intérieur duquel cet homme d’une petite quarantaine d'années pourra trouver un peu de tranquillité et assumer pudiquement ses douleurs. Ses gestes sont d’une lenteur effroyable. Il s’assied à même le sol en lâchant un râle glaçant, enlève ses chaussettes avec l’énergie du désespoir. Celui là, je ne le reverrai plus.

JC, à suivre...

dimanche 19 octobre 2008

Le Grand Trail du Nord : XIV, XV et XVI... vécu par un accompagnateur

XIV

Sur la route en direction d’Armentières, au niveau de Nieppes, je croise Romook sur la nationale empruntée par les coureurs. Lancé à 90 km (promis !), je n’ai que le temps de klaxonner trois fois. Il m’a vu. Au moins, il sait que quelqu’un est là. J’arrive à Armentières et éprouve les pires difficultés du monde à trouver le CP. « Complexe sportif Léo Lagrange » est indiqué sur mon road-book. Impossible à trouver. Je retourne sur mes "roues" pour obtenir une indication de la part d’un bénévole... Il ne sait pas. Soudain, une fourgonnette blanche s’arrête derrière moi. Son chauffeur en descend en m’informant qu’il suit son fils sur le parcours, qu’il sait où se situe le complexe sportif mais qu’il n’a pas trouvé le CP. Nous nous rendons à cet endroit. En cours de route, la maman de Romook m’appelle. Elle est bien rentrée à Beugnies, et me souhaite bon courage pour la suite. Je suis énervé car je dois gérer à la fois le road-book sur mes genoux, la conduite et le téléphone. J’ai certainement manqué de cette courtoisie à son égard, courtoisie qui ne m’avait pas quitté de toute l’après-midi. Si vous lisez ces lignes, madame, je vous prie de bien vouloir m’en excuser.

XV

Le complexe sportif n’est pas très glamour. Au milieu d’une cité, une certaine faune y végète ce samedi soir qui semble tout aussi ennuyeux qu’un soir ordinaire de la semaine. Nous nous garons sur le parking du complexe qui est gigantesque. Impossible de trouver le CP. Nous croisons un autochtone sur le parking, que nous interrogeons et qui se propose de nous montrer le point d’accès au CP qu’il semble avoir isolé. Que faire ? Je ne peux pas rester sur ce parking trop éloigné du CP, car j’ai beaucoup de choses à décharger : caisse bleu en plastique, gros sac de sport, grand sac en papier vert, le réflexe… Et, sans ce garçon, je me perds à coup sûr. Son envie de tâter de la BM est manifeste. Et s’il piquait la caisse ? Tans pis pour la psychose, je tente. Il monte à mes cotés et m’indique la route. Ce garçon très simple s’avère un bon gars. J’ai du mal parfois à comprendre ses paroles, mais l’intention de m’aider est totale. Au final, sans son coup de pouce, je n’aurais jamais trouvé. Le CP se situe au premier étage d’un bâtiment moderne, dont les parois sont toutes en verre. Au rez-de-chaussé, lumières et stroboscopes s’exhibent. C’est étrange. Je m’avance, et oui, il s’agit bien d’un mariage. L’absurdité est totale ! A l’étage, j’arrive au contact de coureurs totalement épuisés.



Beaucoup dorment un peu, la tête dans leurs bras posés sur une table. Il n’y a quasiment plus d’accompagnateurs. D’ailleurs, celui de la camionnette blanche a décidé d’aller dormir. Je m’y refuse, même si je suis levé depuis 3H45 : question de respect vis à vis de Romook. Je demande à une bénévole du CP un café qu’elle me tend bien volontiers. En bas, des gens dansent et boivent. En haut, des gens souffrent, hagards. J’attends. J’ai rempli une table des différentes fournitures de Romook, et j’attends. Bordel, que fait-il, il est parti de Bailleul vers 20H30 ? Il est 23H00, et aucune nouvelle.

XVI

Les coureurs arrivent au compte-goutte. Si le groupe a explosé dès la deuxième étape, personne ne semble plus courir la même épreuve dorénavant. Ah, des coureurs arrivent. Peut-être Romook. Incroyable, ils courent comme des gazelles ! Je n’en crois pas mes yeux. Un bénévole m’indique qu’il s’agit là des coureurs du 68 Km, démarré à Terdeghem à 20H00. Ouf, j’ai un temps cru à une hallucination. J’attends encore. Deux coureurs arrivent ensemble. L’un d’eux est couvert de sang sur le visage. Il s’est claqué un vaisseau nasale en raison du froid. Quelle horreur, une telle mésaventure après 112 km. « A l’aide :-) » ! Enfin des nouvelles de Romook. Il s’est apparemment perdu et a rajouté plusieurs kilomètres à la course. Selon lui, il lui reste 6 bornes avant le CP ; il prend tout de même la peine de me demander si j’ai bien mangé ! En bas, on continue à manger, à boire, à danser. Je sors dans mon duffel-coat pour tenter d’apercevoir une petite lampe dans la nuit dont la cadence me ferait penser aux pas de Romook. Toujours rien. Will m’appelle, Albertine également, qui me demandent de féliciter Romook qui a d’ores et déjà forcé l’admiration de nombre de ses amis. Je discute un peu avec un bénévole, et lui demande à tout hasard s’il a des nouvelles de la ligne d’arrivée. Le premier en aurait terminé à 18H30 ! C’est vraiment balaise. En plus, il me raconte comment s’est passé le CP. Il arriva, poinçonna son bracelet, mangea une demi banane et but un peu d’eau avant de repartir, sans s’asseoir, et en courant bien sûr ! Il précise que c’est un extra-terrestre, qui commence à être réputé comme tel dans le milieu du trail. Merci, j’avais compris. Toujours pas de Romook en vue. J’appelle mon ami A. pour lui demander d’être sur la ligne d’arrivée, que je prévois alors aux alentours de 4H00. Je sais que je peux compter sur lui dans toute circonstance, et il y sera donc. 23H50 : Romook arrive.

JC, à suivre...

samedi 18 octobre 2008

Le Grand Trail du Nord : XI, XII et XIII... vécu par un accompagnateur

XI

Il est bien moins fringant qu’à Gode (dans le coin, on dit généralement « Gode » au lieu de Godewaersvelde). Il marche, sa foulée énergique ayant totalement disparu. Ses pieds semblent peser des tonnes. Nous descendons à sa rencontre, et je mitraille pour des photos qui seront donc floues, désolé ! Récemment, à une période très difficile de ma vie, Romook et moi nous étions retrouvés un soir, après une autre aventure qui figure certainement dans ce blog, dans un bar du vieux Lille : le Kremlin. Il me lut un formidable passage de Yourcenar, décrivant le chien pataud de la famille, un basset, qui, clopin-clopant, se déplaçait avec un certain embonpoint... « J'aime à croire que le chien Trier, qu'on a chassé de sa bonne place habituelle sur la descente de lit de Fernande, hume cette chose nouvelle dont on ne connaît pas encore l'odeur, remue sa longue queue pour montrer qu'il fait confiance, puis retourne sur ses pattes torses vers la cuisine où sont les bons morceaux. » écrivait Marguerite Yourcenar dans son livre « Souvenirs pieux », décrivant ainsi l'instant juste après sa naissance... Romook semble peser plusieurs fois son poids, tel ce basset. Nous souffrons pour lui.



Je lui passe les encouragements téléphoniques de Dd, qui est impressionnée par le bonhomme. Encore lucide à cette heure, il me conseille tout de même de mettre le flash ! Il s’arrête trente seconde, et repart vers Bailleul, le prochain CP. Nous faisons de même.

XII

Comme nous disposons visiblement d’une marge certaine pour nous rendre jusque Bailleul, je décide de faire passer la maman de Romook par le Mont-Noir belge (Zwartberg) et par le Mont Rouge (Rodeberg). Nous arrivons sur Bailleul, et peinons à trouver le CP. Ce fut d’ailleurs une constante durant toute cette journée ; les CP étaient très difficiles à localiser pour les accompagnateurs. Arrivés à Bailleul, un coup de fil. C’est Will. Content d’entendre un ami qui se fait rare (et c’est moi qui dit cela !), il me dit qu’il est à Bailleul pour quelques réjouissances festives. Tiens, c’est drôle. « Mais où exactement ? ». « Au Bistrot de Philo ». Incroyable, nous passons devant ! « Arrêtes-toi, arrêtes-toi ! ». Je me gare à la ramasse, la maman de Romook également. Splendide, Will sort du bistro avec un saladier en plastique sur la tête, un chemisier de femme et un collier exquis. Il est enthousiaste, et moi aussi. Je l’informe tout de même que, dans la voiture garée juste derrière nous, se trouve la maman de Romook. Il s’empresse d’aller la saluer avec tout le tact et l’intelligence sociale qui le caractérise… mais avec sa passoire sur la tête ! J’en profite pour converser avec René, Ludo, Kermitte, et autres convives. Je l’ai connais tous, c’est la bande de l’UBU. Je converse cinq minutes, mais suis contraint de les quitter, traumatisé que je reste par le CP manqué à Bergues. Will est quelqu’un qu’on ne peut qu’aimer, et qui sait se faire aimer : il a retrouvé dans la voiture les lunettes de soleil « Gucci » de la maman de Romook, qui prétendait désespérément les avoir perdu dès que nous nous rencontrâmes à Cassel. Comme tout le monde, elle aime donc déjà Will…

XIII

Arrivée au CP.



S’y trouve beaucoup de coureurs en perdition : couverture de survie, mines déconfites, mollets tremblants. On dirait des soldats revenant à peine du front, mais s’apprêtant à y repartir. Nous attendons Romook qui tarde, qui tarde, qui tarde. Il ne sera certainement pas beau à voir. Je prépare les boissons, vérifie le ravitaillement en Snickers, et attend. Le voilà, il est 19H50, Km 94 officiellement. Mes craintes étaient fondées. Il court difficilement, son moral est visiblement atteint. Content d’arriver, il rentre de suite dans cette salle communale pour y trouver un peu de chaleur et de repos.



Il n’a pas vraiment d’appétit. Je lui demande s’il veut des pâtes. Je m’affaire à lui en trouver, mais la méthode de cuisson est originale : cuites dans une casserole posée sur une table, à l’eau bouillante sortie d’une bouilloire… Evidemment, pas de sel. Il ne se régale pas. Je lui sers un peu de Quézac, comme il me le demande. Sa maman le regarde avec une légère inquiétude, mais ce n’est pas le sentiment le plus profond qui l’affecte. Plus sûrement, elle s’interroge sur l’origine de ce jusqu’auboutisme qui a toujours caractérisé son fils. Elle s’en est confiée à votre serviteur durant l’après-midi. Elle se décide à ce moment de repartir pour Beugnies. Elle nous quitte, et je lui précise bien entendu qu’elle ne doit pas hésiter à me rappeler pour obtenir des nouvelles. Romook décide de s’appliquer ses baumes et de changer de vêtements dans la voiture, moteur allumé de telle sorte que l’habitacle soit chauffé. Je reçois plusieurs coups de fil à se moment là. Son amie Cat, qui prévoit de faire sonner son réveil cette nuit pour être sur la ligne d’arrivée. Albertine et Yogi Tougoudou, qui témoignent de toute leur amitié à Romook, mais prévoient certainement de dormir au moment du franchissement de la ligne à Lambersart… En tout cas, ils me tiendront au courant. Je rappelle tout de même Yogi Tougoudou à son devoir envers son ami Romook qui compte sur sa présence… Succès mitigé pour mon argumentaire ! Voilà, Romook est prêt, il repart, seul. 




Il fait vraiment froid à cette heure, la nuit est tombée depuis son arrivée. Prochain arrêt : Armentières. De mon coté, je me retrouve également seul, et condamné à dîner un steak-frite à « L’épi de blé » sur la place de Bailleul, un samedi soir. Consolation que Romook aurait aimé partager : une Grimbergen pression.

JC, à suivre...

vendredi 17 octobre 2008

Le Grand Trail du Nord: VII, VIII, IX et X... vécu par un accompagnateur

VII



Et bien non, il arrive frais comme un gardon. Mais oui, c’est le "perdreau de l’année". L’usage des bâtons rend son évolution assez gracieuse. On dirait une danseuse. Il est très motivé, et ne souffre pas trop apparemment. Selon lui, ces bâtons sont révolutionnaires. Il nous dit que c’est dur, mais qu’il se sent bien. Pointage, crèmes, pansements, changement de bonnet, remplissage du sac. Il est déçu que nous n’ayons pas trouvé de Snickers.



Je me fais fort de lui en acheter, mais ne communique pas trop sur ce point : je ne voudrais pas lui créer une fausse joie si les rayonnages du Champion de Steenvoorde devaient aussi être dévalisés. Les check points sont toujours assez longs, non pas dans l’absolu, mais au regard de son prévisionnel. Il repart à 15H30, soit 45 minutes de trop par rapports à ses anticipations.

VIII



Cette étape semble assez light : il s’agit uniquement de rejoindre Godewaersvelde. Romook arrive à 16H55. Toujours assez frais. Il reste quelques instants, le temps de changer de chaussettes et de s’appliquer de la crème.



Le rituel est maintenant rodé, et je ne m’en étonne plus. Romook est heureux de voir dans la caisse bleu en plastique des paquets de Snickers, que nous avons réussi à trouver à Steenvoorde, où nous en profitâmes pour faire le plein de la voiture qui consomme beaucoup. Il repart avec ses bâtons pour affronter le Mont des Cats et le Mont Noir. Ils lui fournissent une aide précieuse, et en repartant, il nous montre avec quelle élégance il les utilise. On dirait un skieur de fonds. Son rythme est impressionnant, ses pas très longs. J’immortalise le moment par quelques photos avant qu’il ne s’engouffre dans un océan de verdure. Il me faut une nouvelle fois tout ranger. Vu les difficultés qui l’attendent, l’étape devrait être longue. Nous nous arrêtons au sommet du Mont des Cats pour prendre quelques photos. A peine nous garons les voitures que Romook est déjà là. C’est même lui qui nous interpelle de loin, du style : « Et alors, si vous voulez prendre des photos, c’est maintenant ». Il ne peut en effet se permettre de perdre du temps à cause de nous.



Quelques clichés, et il entame sa descente vers Berthen.


IX



Nous décidons, avec sa maman, de faire une halte à l’abbaye, histoire d’acheter un peu de fromage. Un moine en robe cistercienne débarque dans le magasin. Il est jeune, tout comme sa barbe. Plutôt beau mec. Dommage pour ces demoiselles, il porte une alliance à l’annulaire gauche : il est marié avec Dieu. C’est un vrai contraste d’apercevoir Romook, tendance nihiliste, et ce moine, tendance mystique. Nous reprenons la voiture et nous décidons de nous arrêter à la Villa Yourcenar. C’est l’occasion pour moi de décrire l’endroit à la maman de Romook.



Il s’agit de la maison familiale des Yourcenar, où la petite Marguerite a passé son enfance. La littérature doit à ce lieu des pages importantes. L’enfance s’y épanouit, et on se prend à imaginer la petite marguerite dans cet arbre centenaire, aux ramifications idéales pour construire des cabanes et autres histoires fantastiques de pirates et de carte au trésor. Il est entouré d’une barrière, autant pour le préserver que pour éviter la chute d’intrépides touristes. La vue de la Villa, du bas du parc, est très jolie. L’été, c’est le temps de flâner dans des allés couvrant plusieurs hectares, et d’écouter autant de conteurs que d’orchestres de chambres à l’occasion de ces « Dimanches de Mont-Noir ». Le villa est désormais un lieu de villégiature pour écrivains ; elle appartient, avec son parc, au Conseil Général du Nord.

X

Il ne faut cependant pas trop traîner, car Romook devrait passer juste derrière les grands arbres du fond du parc. Il n’aura peut-être pas pu admirer l’endroit. Petit passage secret que je ne connais que trop bien, et hop, nous voilà à nouveau flirtant avec l’itinéraire de la course. Seulement là, il n’y a plus de majestueuse arborescence pour nous protéger du vent. En effet, jusqu’à présent, le temps fut assez clément. Pas très chaud, mais non pluvieux et non venteux. Les dieux du trail ont certainement décidé de durcir la course.



Le plafond est devenu bas, ce qui, du coup, fait baisser la température ; la pluie fait son apparition ainsi qu’un vent d’octobre pénétrant. Nous attendons au coin d’un chemin de randonnée. Quelques coureurs passent, dont certains sont très marqués par la fatigue. Je prends pas mal de photos qui s'avéreront floues : je n’imaginais pas qu’il me fallait déjà mettre le flash. A chaque passage d’un coureur, nous lui apportons nos encouragements. Ils doivent être étonnés de trouver deux spectateurs à cet endroit. La maman de Romook remarque deux pointes à l’horizon. De notre position, nous avons effectivement une belle vue, orientation plein sud. N’hésitant jamais à faire partager mes connaissances, traduisez, à étaler grossièrement ma science, je lui confie qu’il s’agit des terrils de Loos en Gohelle, les deux plus hauts d’Europe, à coté du 11-19, chevalets principaux de houillères du Nord Pas de Calais (note pour plus tard : en 2010, se déroulera la 10ème édition du « Trail des terrils loossois »). Après la guerre, l’Etat nationalisa les houillères du nord de la France. Le processus de reconstruction qui devait initier les Trente Glorieuses a impliqué un effort de production colossal, et la construction de ces puits d’extraction gigantesques. La logique est simple : tous les petits chevalements, ou chevalets, c’est comme vous voulez, appartenant aux anciennes compagnies de houillères privées (je vous conseille la lecture de Germinal pour plus de renseignements), ne permettaient pas de passer au stade de l’extraction à grande échelle. Les infrastructures étaient en outre anciennes. Idée : centraliser toute la remontée du charbon en un point, grâce au creusement d’un gigantesque réseau de communication sous tout le Nord Pas-de-Calais. Ce sont donc les puits n° 11 et 19, qui ont remonté des centaines de millions de tonnes de charbon pour chauffer la France et faire fonctionner ses trains et usines pendant une quarantaine d’années. C’est d’ailleurs assez drôle : du 11/19, Romook aurait pu, sous terre, rejoindre sa Mo Am’Gambie !



En tout cas, au moment où il arrive, il est bien loin de la Mo Am’Gambie dans laquelle il se ressource.

JC, à suivre...

jeudi 16 octobre 2008

Le Grand Trail du Nord : IV, V et VI... vécu par un accompagnateur

IV

Les arrivants semblent gaillards. Près de soixante coureurs ont déjà pointé, et une quarantaine sont déjà repartis. Tiens, un coup fil. « A l’aide :-) » ! C’est le nom d’appel de Romook sur ce portable d’un jour. Catastrophe : la poche de boisson qui se trouve dans son sac à dos s’est ouverte. Il est trempé. Il me faut donc préparer tout un arsenal de guerre : slip, tee-shirt, cuissard, chaussettes. Tout se trouve dans le coffre, au minimum en quadruple exemplaire. Romook a été d’une prévoyance proche de celle des marins qui préparent le Vendée Globe. Il arrive en mauvais état.



Le physique est assez atteint, mais surtout le moral. Il semble épuisé. Quel changement depuis Bergues ! Sans lui livrer ma pensée, bien entendu, je m’interroge sur sa capacité à finir le trail, d’autant plus que les monts arrivent. Nous ne sommes qu’à 50 km de course, il n’est que 11H30. Le CP n’en finit pas. Après s’être changé, il s’applique de la crème : Nok, Cliptol gel sur les chevilles. Il boit, il mange, il se repose un peu. Je lui dis de ne pas oublier ses bâtons pour les prochaines difficultés du parcours. Il les prendra et s’avèreront fondamentaux selon ses dires. Durant ce ravitaillement, un appel d’une femme, impressionnée par ses talents, son endurance et sa folie. Je réponds à cette femme : « Romook est increvable ». Romook me demande quand il arrivera à Bergues... Interloqué, je lui dis que Bergues était le CP précédent.



« Quoi ? Mais je n’ai même pas vu le panneau de la ville ! ». 




Capricieux, il me demande d’y retourner pour prendre en photo le panneau d’agglomération. J’arrête ici le lecteur. Romook serait-il tomber dans le « panneau » de « Bienvenu chez les Ch’ti » ? Je n’ose même pas m’imaginer prendre en photo un panneau « Bergues ». C’est la folie du moment ; on les dévisse même ! Romook serait-il descendu si bas ? Si vous le connaissez, vous ne pourrez pas le croire, et vous aurez raison. Lorsque Romook aime les choses que tout le monde aime, c’est très souvent pour des raisons différentes du sens commun et populaire. « Berg » est un mot sans signification utilisé par Witold Gombrovitch dans un roman absurde, Cosmos, que Romook m’a offert voilà déjà plusieurs années. Cela donnera certainement de belles pages sur son blog, parfaitement illustrées par la photo du panneau d’agglomération. Cet aller-retour fait, direction Cassel à la rencontre de la maman de Romook.

V

Je m’arrête à Hardifort, coup de fil de la grand-mère oblige.



Une fois garé sur la grand place de Cassel, je donne rendez-vous à la maman de Romook devant l’Hôtel de ville. Elle ne me reconnaît pas. Normal, nous ne nous sommes jamais vu et je n’ai pas ce bouquet de violette à la ceinture que je lui avais promis. Je m’empresse de la rassurer sur l’état de son fils, et nous partons sur l’itinéraire pour le rencontrer. Les coureurs que nous croisons sont frais, heureux de pouvoir bénéficier des paysages qu’offre cette ville traditionnelle des Flandres.



Nous ne croisons pas la route de Romook qui tarde à venir, et nous décidons donc de déjeuner dans un estaminet. Bière et potje-vlesche de rigueur, le tenancier est un gars assez discret, mais bourru. Cheveux mi-long, barbe fleurie, il nettoie soigneusement ses verres en m’écoutant décrire cette folle journée. Il est certainement impressionné par l’effort des coureurs, mais ce sentiment ne paraît pas sur son visage.



Il ne peut pas s’enthousiasmer au risque de laisser dissimuler une certaine légèreté de l’être qui pourrait trahir un manque de rigueur et de froideur qu’il se doit de garder en toute circonstance. Pas de doute, c’est un flamand ! Je connais bien cette attitude, car j’ai baigné dedans durant toute mon enfance. J’ai grandi après tout à quelques kilomètres d’ici. Cette attitude est assez drôle en comparaison de celle de la mère de Romook, femme guillerette, jamais avare d’un bon mot et de réponses assez absurdes et décalées aux questions que je lui pose. Tout à coup, lui échappe une parole qui nous aurait coûtée le peloton d’exécution en période de guerre : « Mais dites-moi, vous avez certainement observé un regain d’intérêt pour la région depuis "Bienvenu chez les Ch’ti", non ? ».



Aille, aille, aille ! Erreur fatale. Innocence très certainement due à une origine avesnoise. Ce film ignore complètement une réalité bien ancrée dans notre région : l’absolue étanchéité linguistique, culturelle, identitaire, entre la Flandre et le reste de la région. Le patron se fige : « Non, pas vraiment ». Traduction : comment osez-vous opérer ce rapprochement entre la Flandre séculaire, houblonnière, flaminguande, riche d’une histoire faite de luttes culturelles et de quête identitaire, et ce film, qui se place dans la confusion la plus totale, ignorant qu’ici, "in parl pas com'cha", et qu’à Bergues, c’est le grand Vauban qui a sévi, et non les mineurs et métallos qui ont contribué à pérenniser une sous-culture ch’ti qui corrobore elle-même une infériorité sociale. Tout de suite, j’essaie de rattraper le coup sur le ton de la plaisanterie : « Alors là madame, vous risquez peut-être de blesser monsieur. En général, les flamands n’aiment pas beaucoup qu’on les compare aux ch’tis ». Ouf, nous l’avons échappé bel. La patron me regarde, et toujours en nettoyant ses verres de bières estampillés des 70 marques qu’il affiche orgueilleusement sur sa carte : « C’est juste que c’est pas pareil ».



En fais-je trop ? Je ne pense pas. Un jour, je vous raconterai ce qu’il en coûte de commander un Pepsi au Blauwershof (« auberge, repaire des brigands, des fraudeurs »), à Godewaersvelde (CP n° 5) : Chris vous fixe, et vous invite froidement, glacialement, à aller ailleurs si vous souhaitez boire ce genre de boisson, juste après avoir mis un pied au coup à des enfants de clients qu’il trouve (à raison) dissipés, et juste avant de préparer son arrière salle pour une réunion d’indépendantistes… Mais le potje était très bon !

VI

Nous nous mettons d’accord avec la maman de Romook pour nous diriger vers Terdeghem, CP n° 4. Avant cela, il nous faut passer chez Shopi : Romook veut des « Snickers », parce qu’il paraît que c’est très énergétique (> 250 Kl/barre). En route, nous le croisons.



Incroyable, si nous avions voulu le faire exprès… J’ai trouvé le klaxon dans le cockpit où il n’y a que des boutons de toutes les couleurs qui clignotent. Donc, je klaxonne. Romook se retourne, il nous voit, lève un bâton, et s’engouffre dans ce que j’avais faussement assimilé au « Trou du Diable », célèbre chemin vététiste de Cassel. Nous voilà à Terdeghem ; check point du style salle de sport ou centre aéré, mais « HQE » bien sûr. J’y rentre, et le spectacle est dérangeant. Que de souffrances. Des corps meurtris qui ne courent pour rien, si ce n’est pour l’essentiel. Des visages qui s’éclairent furtivement à la vue de ces bols de soupe bien chaude, mais qui se referment instantanément à l’idée des soixante-dix kilomètres qu’il reste à parcourir. Il est 14H30, et Romook va bientôt arriver ; aussi, je m’empresse de préparer ses boisons énergétiques, goût orange de synthèse. Comme il l’a écrit sur mon road book : la course commence à cette étape. Jamais il n’a couru autant de kilomètres, et c’est l’incertitude sur sa capacité à dépasser la barre de 70 Km. Je m’attends à le trouver épuisé, et dans un état encore plus inquiétant qu’à Wormhout.

JC, à suivre...

mercredi 15 octobre 2008

Le Grand Trail du nord : I, II & III... vécu par un accompagnateur

I

3H45, une sonnerie troue la nuit et m’arrache à Morphée. Chambre cossue, nid douillé, un rêve par rapport aux prochaines vingt heures. Objectif Lune ? Non, Lambersart, le Grand Trail du Nord, Romook est un fou.

Tout commence mal : cinq minutes de retard sur ligne de départ, et Romook s’élance seul dans un sombre trou de sable. Déjà je m’inquiète. Et s’il se perdait ? J’arrive à Ghyvelde, à l’intersection d’une route de campagne et d’une nationale. Au loin, un troupeau de lampions qui gigotent.



Romook en fait peut-être partie. Quelques colistiers accompagnateurs ou bénévoles me promettent un enfer. Les lucioles se rapprochent. Les premiers courent à un rythme soutenu. Ce sont peut-être les premiers encouragements qu’ils reçoivent depuis le départ. Ils sont heureux de voir des spectateurs. Je suis impressionné par l’âge de certains. L’un d’entre eux, une bonne soixantaine, n’a pas de cuisse, mais deux allumettes. Il est visiblement connu, quelques bénévoles s’exclamant  « Allez Michel » avec beaucoup de connivence. Quelques femmes passent devant moi. Alors qu’un homme regardera systématiquement les fesses moulées d’une femme mince, je n’ai pas ce réflexe ; l’admiration inhibe toute pensée sexuelle. Ce spectacle des « frontales » est touchant. Sous ces points lumineux, des hommes et des femmes. Je me trouve au bout d’une route presque droite d’environ sept cent mètres : c’est un trait de lumière courbe qui avance dans le nuit.



Enfin Romook. Il ralentit légèrement pour ces premières photos. J’ai froid, plus que les coureurs qui transpirent sous leurs gants et bonnets. Le Grand Trail du Nord vient juste de commencer.

II

Premier Check Point (CP) à Ghyvelde, il est 7H15. Romook est en forme et motivé. Je lui transmets les encouragements téléphoniques de sa marraine, qui est une lève-tôt… Je suis content de le voir.



Tout le matos est prêt, par terre. J’ai préparé sa boisson : trois cuillères de poudre énergétique, 75 cl d’eau, bien remuer, recommencer dans une seconde bouteille, et voilà sa potion magique pour les prochains 15 Km. Le CP, dans un quartier résidentiel, est une petite ruche agitée, où l’on s’arrête peu de temps. Quelques photos pour le départ, et je recharge la voiture. Le jour se lève vers 7H30.



Les rayons froids du soleil rendent le plat paysage des Flandres maritimes assez magique et mystérieux. Brumes matinales blanches, tout est laiteux et humide. L’air et le temps sont suspendus.



Les oiseaux commencent à chanter ; même les lointains coups de feu des chasseurs participent à ce tableau champêtre qui se réveille. Etrangement, une balle noire rompt cette harmonie. Lancée à toute vitesse, vrombissante, elle avance comme une folle à la recherche de son maître. Très confortable je dois dire, et s’il fallait seulement trouver une raison utile d’être avocat, ce serait celle là… Ce gendarme sympathique m’indique le prochain lieu de passage des coureurs, après un culpabilisant « roulez moins vite monsieur » !

III



CP manqué. Romook est arrivé à « 9H19 » au stade de Bergues. Là, il n’est pas très content. J’y suis arrivé à 9H40.



Difficile de s’orienter avec ces cartes pas assez détaillées, surtout lorsque l’itinéraire des coureurs coupe à travers champs. J’ai en outre perdu du temps avec des prises de vue, ainsi qu’au téléphone avec la maman Romook, inquiète pour les intestins de son fils. Après l’avoir rassuré à grands coups d’Imodium, et avoir convenu d'un rendez-vous à Cassel, je me perds dans je ne sais quel village des Moëres. Malgré mon retard, Romook prend tout de même le temps de s’appliquer quelques noisettes de Nok, crème magique, de changer de chaussettes et de reprendre des forces. Toujours en forme, toujours motivé. Le terrain fut jusqu’à présent plat. Vivement les monts. En attendant, j’ai prix quelques prises de lui. Coup de fil de sa marraine, le second, assez inquiète mais de tout cœur avec son filleul. Je repars avec cette idée de croiser l’itinéraire des coureurs. Très drôle d’ailleurs. Je me gare et le vois arriver en même temps. Je ne vais tout de même pas manquer ces prises. « Reflex » vissé sur l’épaule, je cours alors pour le prendre de face. Il court vite le bougre. Donc je cours derrière lui. J’ai vingt mètres de retard, puis dix, puis cinq. Ca y est, je l’ai. J’ai cinq mètres d’avance, puis dix, puis vingt. Fixe, coupant ma respiration tels ces archers s’apprêtant à décocher : click, click, click…



Au moins je ne les ai pas volées celles-là. Je regagne la voiture essoufflé, direction Esquelbecq. J’attends. Pas de Romook en vue, mais des coureurs qui, pour certains, sont déjà marqués. Traumatisé par mon dernier retard à Bergues, je prends la décision de partir au prochain CP, à Wormhout, où je devrai livrer à Romook les marques d’encouragement de sa grand-mère.

JC, à suivre...