Il est des moments où l'on revient sur soi, sur sa vie, sur son nombril. On compte le nombre de personnes qui ont traversé, avec plus ou moins de bonheur, notre existence. On se rappelle ses moments de vie passionnés où l'on aurait pu mourir pour un autre, une idée ou un plaisir. On se rappelle l'odeur de ses temps de jeunesse où le temps s'écoulait sans que l'on s'en aperçoive. Les après-midi où l'on séchait les cours, avec la sensation d'exister plus, mieux, de braver un pseudo "interdit" où personne pourtant n'était dupe... Des après-midi, soirée et nuit, à jouer au tarot, à la recherche d'une consécration éphémère, être le roi ou la reine de la table, juste une fois. Des répétitions de théâtre, pour un spectacle, deux représentations au mieux, dont les gens parleront une journée, peut-être deux. Tous ces souvenirs qui remontent à la surface, alors qu'on les croyait enfouis dans les limbes de l'oubli, ravivent de leurs éclats un pâle quotidien.

Et puis, à travers tous ces moments de vie qui nous ont enrichi, fait grandir - parfois briser - il y a ce sentiment d'être seul avec son existence, qu'elle ait été merveilleuse ou non. Dans ces moments-là, j'ai envie d'être seul. Jouir de ce plaisir retrouvé des émotions que j'ai vécues, émotions incommunicables par essence. Et puis, il y a le reste du temps.

Je mène une vie très remplie, joyeuse, riche d'expérience, entouré de gens qui m'aiment et qui me veulent du bien. J'enchaîne des expériences de vie tout aussi intéressantes qu'originales constamment. Je suis contraint de faire confiance à ma bonne étoile pour me sortir de situation invraisemblable. Et ça a toujours marché. Tout va bien. J'ai beaucoup de chance. Je suis heureux.

Pourtant, les turbulences professionnelles qui m'entourent, les personnes qui me veulent du bien et qui sont toujours à l'affût d'un moment de ma liberté pour le partager avec moi, mes allers-retours entre la France et la Chine : tout ça finit par m'user. J'ai besoin d'être seul avec moi-même et de prendre des vacances. M'éloigner de cette vie infernale pour me retrouver au calme, dans mon être intérieur, pour me poser, me reposer.

En même temps, si je suis seul, j'ai très envie d'aller voir certaines personnes que je n'ai pas vu depuis longtemps, appeler des amis, bref avoir l'activité sociale qu'en même temps je cherche à fuir... Je ne cherche pas où est l'incohérence, je la connais. Il y a un paradoxe en moi qui veut que je sois un solitaire qui aime vivre en groupe. Je ne sais pas dire non, ou presque, aux services que l'on me demande lorsque j'ai la réelle possibilité de le faire. Résultat : je me prive seul, en toute bonne foi et en connaissance de cause, de mes derniers rares instants de liberté...

Alors des fois, j'ai envie de prendre un baluchon et de partir dans un pays où je ne parle pas la langue, pour tout recommencer à zéro. Goûter à cette liberté que je chéris tant pour en connaître le vrai goût, même amer, qu'elle peut avoir parfois. Je ne le fais jamais. Ca reste une envie qui traîne. Si je ne pars pas, ce n'est pas par lâcheté. C'est parce que je sais que j'emmènerai avec moi ce que je veux fuir. Je suis le seul responsable des chaînes qui m'emprisonnent. Je me les suis mises moi-même. Tout quitter sera un moyen temporaire de me libérer. Je me les remettrais dès que j'aurais appris la langue et recréer un réseau social autour de moi. En conclusion, je suis condamné. L'enfer ce n'est pas les autres, c'est moi.

Romook, pffffff...