Il y a des moments où la vie suit son cours et où les jours se ressemblent. Il y a des moments où l'on se dit que la fatalité c'est être soi, et n'être que ça. Il y a des moments où on aimerait prendre son lance-roquette personnel et tout faire péter, juste pour vérifier que, oui c'est vrai, on a un pouvoir sur son environnement et on peut changer le cours de l'univers. Voilà, c'est vrai, il faut avoir le courage de l'admettre, il y a des moments comme ça. Imaginez-vous seulement ce qui a pu se produire.

Je suis sorti de ma chambre en retard, non sans lui avoir laissé un dernier regard réprobateur. Je suis arrivé en retard dans le hall de l'hôtel où la voiture de mon chauffeur bloquait l'entrée de l'hôtel, vu que j'étais en retard. Il m'attendait impatiemment et m'a prié de bien vouloir le suivre, vu qu'on était en retard. Me voici donc dans la voiture, sans avoir eu le temps d'expliquer à la réception que la cochonnerie de plante verte dans ma chambre était en train de foutre en l'air ma vie, en commençant par (dans l'ordre s'il vous plaît) : mal être dans ma chambre, risque d'asphyxie, réveil en sursaut, privation de sommeil, humiliation, perte de confiance en moi, atteinte à ma crédibilité, re asphyxie, réveil prématuré, insomnie, humiliation, retard.

Vous semblez dubitatif pour le retard. Oui, le retard est entièrement imputable à cette plante. Comme je n'ai pas réussi à me rendormir, à 6h30, j'ai commencé à me préparer. Les minutes s'écoulaient et j'avais de plus en plus l'envie de me rendormir. Mes actes sont devenus une bi activité : se préparer tout en luttant pour maintenir l'esprit en éveil. Sournoisement encore, c'est une évidence et je me demande même pourquoi je l'écris, encore une tentative d'asphyxie... Résultat : devant faire face à deux activités au lieu d'une, j'ai perdu du temps. D'où le retard. CQFD. Faut vraiment tout vous expliquer. Passons.

Je passe sur le cours que je donne à mes étudiants, tout en nuance subtile et poétique dans la distinction à faire entre l'erreur sur les qualités substantielles et la fausse cause... Faut reconnaître qu'ils ont de ces questions... En France, les étudiants en droit écoutent et notent. Pas de question, tout est toujours clair. Ici, en Chine, il y a toujours des évidences à expliquer. Sauf que le problème, c'est que ce n'est pas toujours simple à expliquer l'évidence. Surtout qu'on n'est pas habitué à ça. Résultat, des fois on doute de l'évidence, en se disant que le caractère scientifique de la matière juridique n'est pas si établi que ça. Remarquez, quand on voit que le Conseil d'Etat peut décider que les principes de la Convention européenne des droits de l'homme ne sont pas applicables à la commission de discipline en prison sous prétexte que ce n'est pas une juridiction (sur l'autorité investie du pouvoir disciplinaire à l'égard des détenus), ça laisse rêveur... Premier cours de première année, introduction du droit, on étudie la hiérarchie des normes. Faudrait penser à réviser les fondamentaux. Bref.

Tout ça pour constater que le droit n'a rien de scientifique. Même, j'irai jusqu'à dire que ce n'est qu'une vaste mascarade. Enfin, non, pour ce qui touche de l'économique, ça a une forme de réalité. Mais dès qu'on part dans les droits fondamentaux, on a juste envie de rire. Mais non je ne suis pas aigri... Ce n'est pas comme si j'avais eu affaire personnellement à des institutions qui ne respectent pas le droit. Rassurez-vous.

Je ronchonne, évidemment, mais c'est à cause de ce manque de sommeil allié à ce retard et à ces questions évidentes qui finissent par ne pas l'être que j'en suis arrivé là. Vous me connaissez, normalement, c'est Romook le jovial. La plante verte, dès le cours terminé, je m'en vais lui donner du jovial, au napalm même. Je finis le cours et vais déjeuner avec mes étudiants (c'est classique). Puis, retour à l'hôtel.

J'oublie de passer par la réception pour la simple et bonne raison que j'ai oublié comment on dit "plante verte" en chinois. Je ne sais que 植物 qui signifie "plante". J'arrive dans la chambre. Quel idiot! Il n'y en a qu'une. Je n'aurais donc eu aucune difficulté à la désigner. Elle me regarde, les feuilles légèrement tombées. Je crois qu'elle a soif. Encore un stratagème. C'est évident. N'empêche qu'elle est attendrissante avec ses oreilles qui tombent. Le doute s'installe dans mon esprit.

D'un seul coup, je passe de la détermination meurtrière la plus intense à la culpabilisation de mes intentions belliqueuses à l'égard de cet être qui souffre. Mon dieu que l'on est peu de chose! Évidemment, elle se fait toute petite, l'ombre de mon ombre. Elle sait bien que ce matin elle a dépassé les bornes, Vais-je céder ?

"Driiiiiiing!"

Voilà la sonnette qui y met du sien maintenant. J'ouvre la porte.

- 你好... 我错了 - 对,再见

Évidemment qu'il s'est trompé. Bon, que va-t-on faire de toi ma grande? J'entends dans le couloir l'individu qui, de tout évidence, s'adresse à quelqu'un de l'hôtel. Ni une, ni deux, je sors de ma chambre et je vais chercher le garçon d'étage. Je lui explique la situation. Il y a une plante qui squatte ma chambre depuis deux jours et qui n'arrête pas de me manquer de respect, si ce n'est plus... Je n'en veux plus. Quelques minutes plus tard, je suis seul. Seul dans ma chambre. Le vide trône à la place où elle était. Je suis débarrassé d'elle. Je ne lui ai pas donné d'eau avant qu'elle ne parte. J'aurais peut-être dû.

Romook, la libération est une jouissance comme une autre