On a beau être un homme et être entraîné par la vie à ça, y a des fois où on y arrive pas. Vraiment, honte sur moi : l'échec total. Romook nihiliste... romook surhumain... Romook le salaud... Romook l'antimatière... Romook, mon cul oui! Une tafiote qui a peur son ombre. Voilà la vérité. Je me réveille avec la ferme intention de virer cette plante verte. Je pars faire mes cours et, en revenant, en début d'après midi, je la vois devant moi, les feuilles complètement redressées, pleine d'énergie, elle a trouvé sa place. Devant tant de vitalité, fini les bonnes résolutions, un vieux relent de gentillesse chrétienne remonte à la surface et hop! je lui pardonne. Je lui pardonne. Et je poursuis mon petit travail de préparation de cours, sans me poser de question.

Un peu plus tard, j'ouvre ma boîte en carton "nouilles aux bœufs", dans laquelle la plus grande partie du bœuf doit être constituée par la sauce lyophilisée, verse un peau d'eau chaude comme indiqué dans le mode d'emploi chinois et attend patiemment que ça cuise. Mon regard se porte sur elle. Rien à dire : elle est imposante. Exactement le genre de plante que l'on est fier de présenter à ses amis, preuve vivante que l'on a la main verte. Sauf que :

  • J'avais décidé de la virer et je ne l'ai pas fait;
  • Je me suis laissé embobiner par elle car elle s'est imposée et je ne l'ai pas choisie;
  • Elle me pique mon oxygène quand je dors;
  • Elle me réveille la nuit car, dans la pénombre, elle a un côté extrêmement impressionnant;


Compte tenu de ce qui précède, force est de constater que sa présence ne me plaît pas. Je préfère être seul. Quand je viens en Chine, ce n'est pas pour partager mon intimité avec des inconnus, fussent-elles de sexe féminin. Je m'entretiens donc silencieusement avec elle pendant mon repas (mes nouilles étant prêtes) et nous convenons ensemble qu'à la fin du repas, elle devra faire ses bagages et que j'appellerai le groom pour l'aider à quitter la chambre.

Vous savez comment sont les plantes vertes... Incapable de tenir une promesse, ni de respecter un engagement. Perfidement, elle décida de se mettre à me pomper l'oxygène, ce qui eut pour effet immédiat de me pousser à me réfugier au creux de mon lit, par une fatigue que j'aurai pu expliquer par le décalage horaire si je n'avais pas su que c'était là son œuvre. Me sentant dépassé par les évènement, au péril de ma vie, je décidais de me reposer un peu avant d'envisager d'expliquer en chinois à la réception que j'allais leur foutre un procès au cul pour avoir tenté de m'éliminer par l'intermédiaire de leur tueur à gage déguisé en plante verte. Je m'effondrais dans le sommeil.

Quelques heures plus tard, je suis réveillé en sursaut. La chambre est complètement plongé dans l'obscurité. En face de mon lit, je devine le rire sarcastique de la plante verte qui sait qu'elle a encore gagné la partie. Je remonte la couette, pour me protéger d'une éventuelle agression, et allume la lumière. Il n'y a alors aucun doute possible. Elle se marre: elle se fout carrément de ma gueule ! Je suis là, pitoyable au fond de mon lit, recroquevillé sous la couette pendant qu'elle trône fièrement à la place qu'elle aurait déjà dû quitter. Là encore, je n'ai pu constater que l'on était bien peu de chose face à la perversité incarnée, que les bonnes résolutions s'effondrent toujours devant une belle plante et qu'on leur pardonne tout pour peu qu'elles sachent se faire oublier quelques instants.

Je vais m'en tenir au marché initial. Dehors la sale gosse qui fait l'effronté. Pas de quartier pour la salope face à moi, feuilles écartées, tronc dressé, arrogante, tentatrice. Etre aguicheuse maintenant ne sert à rien : dehors, dehors! Je jette un œil à ma montre : 3h45. Un répit de quelques heures t'attend, mais crois-moi, je vais te mettre à la porte. Si ce n'était ton poids qui nécessite tout de même d'être deux pour te transporter, je te glisserai jusqu'à la porte, quelques soient tes jérémiades. Je prends mon livre de Clive Barker et commence à lire. Impossible de me calmer. L'angoisse que génère cette plante m'empêche de me rendormir. Un café pour me détendre. Rien n'y fait.

6h30. Allez, faut aller se préparer maintenant. Les étudiants attendent leur professeur, complètement inconscient des risques qu'il encourt à se rendre auprès d'eux, logeant dans un hôtel où le surnaturel règne. Oui, il s'agit bien de Sur - naturel. Une plante qui se personnifie, c'est du surnaturel. Dès que je me retourne, je l'entends ricaner. J'ai bien envie de lui effilocher les feuilles un peu, moi, histoire qu'elle comprenne que je ne ris pas de cette situation, moi. Tout à l'heure, ce sera "Rideau". "Fin du sketch". Dehors la plante.

Romook, un vrai homme