Don Juan, Dom Juan, Don Giovanni… Tous ces noms enflamment l’imaginaire des hommes comme des femmes. Archétype de la séduction, Don Juan est devenu l'un des symboles de la liberté. En tant que jouisseur de la vie, on pourrait le qualifier d’hédoniste si ce n’était réduire là la portée de son libertinage. Pourfendeur de l’ordre moral, il utilitarise ses idées au service de la satisfaction de ses désirs.

Héros imaginaire de l’Occident, pénétrant l’inconscient collectif au point de devenir chez Jung un modèle psychologique, il est le pendant d’un Diable qui ne fait plus fortune auprès des fidèles au fur et à mesure que la science avance. Se dressant face à Dieu, comme la clé de la libération de la philosophie des faibles, il enjoint chacun à le rejoindre dans sa recherche du plus pur, c’est-à-dire du plus « vivant. »

Animal supérieurement civilisé et dégagé de la cangue sociale, sa liberté d’action déconcerte, agace ou attire. Les règles du jeu sont redéfinies : gare à celui ou celle qui, engoncé(e) dans sa vertu, attend de lui le fair-play du gentleman. Ce n'est pas qu'il triche... Pour tricher, il faut d'abord reconnaître l'existence de règle. Or, en dehors de son univers, rien ne subsiste. Les règles, qu'elles soient sociales ou morales, des autres ne sont tout simplement pas dans son champ de vision... Rappelons-le, Don Juan n’est pas seulement un homme, il est aussi un prédateur. Ses proies, toujours isolées par leur incapacité à se sublimer, n’ont aucune chance de lui échapper. Hommes et femmes, idées, morales, ou encore Dieu. Don Juan est l’aboutissement même du nihiliste avant l’heure, le précurseur téléologique de notre société…

Et pourtant, dans le mythe, Don Juan échoue face au surnaturel, mais toujours avec panache. Il ne reniera pas sa vie. De manière paradoxale, il apparaît comme celui qui est doué du sens de l’honneur puisqu’il s'interdira le parjure de lui-même jusqu’aux enfers… A la différence de l'apôtre Pierre... Et pourtant, la scène du commandeur dans « Don Juan » de Molière - ou dans le « Don Giovanni » de Mozart - n’est pas le triomphe de la morale (ou de Dieu) sur l’insolent.

Contrairement à la morale chrétienne qui voudrait que Dieu triomphe malgré tout de cet insupportable individu, l’appel au surnaturel montre bien que rien ne peut arrêter Don Juan sur cette terre – et que, sans l’intervention du ciel, il se jouera tous de nous. Nulle compassion de la part de notre bourreau n’est envisageable. Infatué de lui-même et dans la solitude de cette vie choisie égoïste, il demeure comme une pierre, intangible, insensible aux mouvements de l’autre en tant qu’individualité. Il nie en permanence l’existence de l’autre. Face à lui, les issues sont la fuite ou l’affrontement. Nulle protection, ni secours ne sont à attendre, nous serons immanquablement ses victimes, puisque d’abord victime de notre incapacité à dépasser nos vertus.

Mais, en définitive, cette scène est celle du face à face avec nous-même. Car, à l’heure de notre mort, saurons-nous rester droit dans nos bottes, celles qui auront été chaussées toute une vie ? Serons-nous libre de tout regret et de tout remord ? Voilà bien la question posée par cette scène. Don Juan aux prises avec la statue est le symbole même de l’interrogation que nous portons en nous, dans le silence de la nuit, isolé et abandonné de tous, exilé au fond de nous-même… Lorsqu’au milieu de notre sommeil, réveillé par l’angoisse de l’existence, nous sortons de la torpeur apaisante du « bien-pensant » et du quotidien fait convention sociale, le doute s’insinue.

Aiguillonnant l’esprit de l’homme, telle la question, l’attitude de Don Juan se dressant face à la statue est le contrepoint de notre être. Un doigt vengeur pointé sur notre front, il se moque de nos rires qui viennent à peine de s’éteindre. « Qui es-tu, toi qui me juges ? Crois-tu être capable de te maintenir dans tes idéaux si on venait à t’annoncer que ces derniers sont une hérésie ? Crois-tu que l’Histoire te donnera raison ? N’as-tu pas peur de t’étouffer dans ta complaisante bêtise en acceptant le monde tel qu’il se propose à toi ? N’es-tu pas en permanence en train de renier ce qui te fait homme en acceptant une religion, une morale, un ordre du bon et du bien que tu n’as pas choisi ? Tous les héritages ne sont pas bons à accepter… Est-ce toi qui me condamne, ou les êtres qui t’ont moulé ? N’est-ce pas ta propre incapacité à te suffire à toi-même que tu condamnes chez moi ? Réfléchis encore une fois avant de me condamner... »

Romook, ...Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.