XXIV

Romook s’élance pour la dernière étape ; il est passé 3H00.



Il trottine : certainement un moyen de montrer qu’il peut encore faire valoir quelque chose sur le parcours. Il s’éloigne doucement, le long de ce canal qui n’en finit pas depuis Armentières. Je le reverrai à Lambersart, sur la ligne. Je m’affère doucement à ranger, pour la dernière fois, les caisses et sacs et à les mettre dans le coffre de la voiture. Elle aura été ouverte et fermée un nombre de fois important, et le moteur n’aura pas arrêté de démarrer et de s’éteindre. Bonne voiture, c’est de l’Allemand. Je n’ose imaginer comment aurait été ma Clio 1 de 1992, 1.1. essence (carburateur évidemment, mais moteur à chaîne du dernier modèle de Super 5 !). Je retourne une dernière fois dans le préfabriqué pour discuter, et arrivent les acolytes que j’avais laissés à Armentières (Cf. infra, épisode du coupe vent - sac poubelle). Ils sont dans un état encore plus détérioré, mais au moins, ils ont la chance de cheminer ensemble. Romook ne l’a pas, mais, au moins, il a trouvé une assistance à chaque CP. Ils s’effondrent sur les chaises, se prennent la tête dans leurs mains. Ils finiront, mais vraisemblablement pas avant 7H00. L’un d’eux estime qu’il doit avoir le pied en sang. Il enlève doucement sa chaussure, mais sa chaussette n’est pas tachée. Il enlève sa chaussette, et rien, si ce n’est une ampoule géante sous la voûte plantaire, que j’estimerais à 10 centimètres carrés. En comparaison, Romook n’a eu que très peu d’ampoules ; seulement une petite chose qu’il s’empressa de soigner au CP de Bailleul, dans la voiture. Ses pansements et baumes ont fait des miracles. Désespéré, cet homme me demande si je n’aurais pas, par hasard, quelques pansements et un peu de crème. Je ne peux raisonnablement lui refuser de quoi soulager ses souffrances. Je ne peux toutefois pas trop traîner, car je ne connais pas bien Lambersart et prévoit, d’ores et déjà, de me perdre. En plus, j’ai tout rangé… Il me faut donc retourner jusqu’à la voiture, alors que la pluie froide et le vent m’en découragent. J’y vais de bon cœur malgré tout. Romook ne m’en voudra pas : je laisse au bonhomme quelques pansements de son choix et un tube entamé de Nok, avant de repartir pour la ligne d’arrivée.

XXV

J’arrive à Lambersart, au terme d’une bonne moyenne (j’explose mon record en BM), mais me perds au niveau de l’avenue de l’Hippodrome. Décidément, les CP auront été difficiles à trouver tout au long de l’aventure. Le temps est mauvais : pluvieux, venteux et froid. A. m’appelle, il est perdu également. Pendant vingt minutes, ce ne seront que des coups de fil pour nous orienter. Finalement je me gare, et parcours mes derniers 200 mètres le long de la Deûle jusqu’à la ligne d’arrivée, épuisé… Je suis content de franchir cette ligne d’arrivée, car après tout, j’ai également vécu la course. La déception est toutefois grande. Aucun comité d’accueil digne de ce nom. Simplement une tente, et une salle communale cent mètres plus loin, avec nourriture et équipe médicale. L’arrivée est matérialisée par un tapis rouge, avec des drapeaux tout le long. Il n’y a cependant pas de spectateur, seulement le sourire d’une bénévole pour pointer les coureurs, et fixer définitivement le rang d’arrivée. Sous la tente, des coureurs en ayant enfin terminé reprennent leurs esprits. C’est drôle, s’y trouve un homme d’une quarantaine d’années avec lequel nous avions discuté la veille au soir à l’hôtel de Malo. Il avait prévu d’arriver en 22H00 à peu près, ce qui fut chose réalisée. Romook quant à lui avait annoncé un orgueilleux 18H30 qui avait laissé sceptique notre camarade. Il me demande bien évidemment où en est Romook, et savoure comme une petite victoire la justesse de son appréciation de la veille. Je m’excuse auprès de lui de ne pas avoir pensé à l’emmener en voiture sur la ligne de départ, il y a 23H00. Avec Romook, au moment de nous coucher, soit à peu près vers 23H00, nous avions effectivement trouvé un peu égoïste de ne pas lui proposer d’effectuer ces quelques kilomètres en voiture. Il se presse de me rassurer : « Aucun problème, je m’y suis rendu en courant » ! Evidemment…

XXVI

Déjà une cinquantaine de coureurs ont franchi la ligne. On me confirme que le premier est déjà parti depuis longtemps, et qu’il en termina aux alentours de 18H30. Dès le départ, paraît-il, il avait annoncé que de toute façon, il avait son train à 22H00 ! Les coureurs arrivent de manière épisodique. Certains n’en croient pas leurs yeux. Un manque de lucidité évident leur fait rater le tapis rouge. Je m’empresse de leur signifier de prendre à droite, et donc de revenir en arrière... Il faut voir à quel point la vision de la ligne d’arrivée galvanise le moral, et aide à rassembler les dernières forces dans la bataille. Ils sont heureux, et la capacité qu’ils ont eu à terminer ce 136 Km suffit à leur faire oublier leur malheur. Ils s’en souviendront bien assez tôt, le lendemain, lorsqu’ils se réveilleront endoloris dans leurs membres. A. me rejoint. Il a eu encore plus de mal que moi à trouver le Saint Graal. Il est enthousiaste à l’idée de voir Romook, qui tarde à arriver bien évidemment. Il est plus de 4H15 ; je passe mon temps à narrer à mon ami cette folle journée, à prendre les photos des arrivants du 68 et plus rarement du 136. Comme je ne voudrais pas rater les dernières photos qu’il me reste à faire, je m’entraîne… « A l’aide ;-) » : « J’arrive ! ».

XXVII

Nous scrutons le point de fuite du chemin de halage, à la recherche d’une minuscule étincelle de lumière. En voilà une. « C’est Romook, c’est Romook ! ». Nous avançons à la rencontre de ce point lumineux. Un réverbère révèle un coureur vêtu d’un haut rouge. Manqué ! Ce mauvais tour nous arrive plusieurs fois jusqu’au moment où la démarche chaloupée de notre athlète ne laisse plus de place au doute. C’est bien lui. Nous le rejoignons afin de lui livrer les derniers encouragements pour ces quelques hectomètres qu’il lui restent à accomplir. Je mitraille au reflex. « Ouais, bravo, allez… ! » : ces mots traduisent un enthousiasme naïf, mais frais. Il me manque à cette heure tardive de quoi sortir un bon mot, ou une phrase absurde. Romook lève les bras.



Il sourit, est heureux d’avoir accompli ce pour quoi il était venu. Certes, la performance envisagée est manquée, mais pour un premier trail, c’est déjà très beau de finir. Nous arrivons sur la pelouse où est jeté le tapis rouge. J’immortalise le moment et voilà, c’est fini.



Pointeuse, inscription du temps d’arrivée. Pour toute récompense, Romook aura le droit à un Tee-shirt, prouvant à l’humanité toute entière qu’il en était. De mon coté, et pour la première fois depuis 24 heures, j’apprécie : plus de caisse bleu, de gros sac de sport ni de grand sac vert en papier à déballer, puis à ranger !

JC