XVII

Il marche, est encore plus épuisé qu’à Bailleul. Là, c’est vraiment dur. Je ne veux pas trop faire transparaître mon scepticisme, mais je me sens obligé de lui demandé s’il souhaite continuer.



Il reste tout de même 25 Km à accomplir. Il parle assez peu. Toujours le même rituel : crème, changement de chaussettes, et pour la première fois, changement de chaussures. Il prend la peine tout de même d’aller soigner ses fesses. L’ouverture de sa poche de liquide sucré un peu avant Wormhout se rappelle à son bon souvenir. Animal poilu, Romook ne supporte plus que ses fesses collent dans son slip ! Je me sens un peu impuissant face à ses souffrances. Je reprends ses bâtons qu’il utilisait jusque là mais qui commencent à endolorir les muscles de ses bras. En bas, on continue à s’amuser. Il recharge son sac en aliments sucrés. Il en a marre du pain d’épice, et se "terminera" aux Snickers.

XVIII

Des coureurs du 68 Km passent à vive allure, arrivent en même temps que certains du 136 Km. Le contraste est saisissant. Un groupe de trois rentre au CP. L’un d’entre s’exclame : « Je vous préviens les gars, je ne cours plus ! ». Vu leur état, rien d’étonnant. Ils regardent avec beaucoup d’appétit la trousse à pharmacie de Romook. Il a tout prévu, et eux, presque rien. C’est une vraie chance pour Romook que d’avoir une voiture accompagnatrice bourrée de ravitaillements et de produits pharmaceutiques. Ils lui demandent s’il n’aurait pas quelques pansements. Solidarité dans l’épreuve, Romook les laisse se servir, y compris en crèmes. Les prochains kilomètres seront durs pour le moral : chemin de halage jusqu’à l’arrivée, le long de la Deûle. La monotonie du parcours ne contribuera pas à galvaniser les troupes. Romook repart. Je l’accompagne sur quelques dizaines de mètres, l’encourage, prend les photos d’usage, et le regarde s’éloigner seul vers Quesnoy sur Deûle, prochain et dernier CP. Je reste un peu à Armentières, car je n’ai pas non plus très envie de repartir. Je prends du temps pour discuter avec les trois acolytes.



Un d’entre eux se met un sac poubelle sur le tronc, histoire de bloquer le froid qui pénètre au travers de ses vêtements. Je leur demande ce qu’ils ont prévu de faire demain. Tous me répondent qu’ils vont dormir toute le journée. L’un d’entre eux, fataliste et écœuré, me livre qu’il n’a même pas pu poser une RTT lundi…

XIX

En route vers Quesnoy sur Deûle. Je m’étais perdu en arrivant à Armentières, je me perds en quittant le CP. Difficile de s’orienter, d’autant plus que très peu de personnes ont sorti leur nez dehors à cette heure tardive, si ce n’est un couple d’autochtones promenant leur chien et qui m’oriente dans une fausse direction. A Quesnoy sur Deûle, impossible de trouver le CP. C’en est trop. Je tombe sur une fourgonnette de gendarme, et leur demande de m’aider. Cela tombe bien, ils ne savaient justement pas quoi faire… Ils m’amènent au CP, au bord de la Deûle, à coté d’un club de Kayak, que je n’aurais, une fois de plus, pas pu trouver seul. Les gendarmes, un homme et femme en tenue, avaient prévu de s’y rendre au cours de la nuit, intrigués qu’ils étaient depuis quelques heures par ces silhouettes déformées par la fatigue, par ce ballet de lampions. Nous rentrons dans un préfabriqué, où plusieurs coureurs exténués se restaurent. Le gendarme hallucine, et est admiratif. On sent bien qu’il se considère tout petit, malgré son bon mètre quatre vingt dix , devant ces efforts là ; l’autorité qu’il représente est affectée. La gendarmette est bien moins sensible à ce spectacle des coureurs, qu’elle doit certainement trouver absurdes.

XX

Les coureurs ne se plaignent pas, heureux de savoir cette ligne d’arrivée à portée de pieds. Le CP est tenu par deux bénévoles expérimentés des trails. Je pense que l’organisation a souhaité placer ces deux gars sympas en fin de course, car ils sont certainement capables de comprendre les souffrances endurcies par les coureurs. D’ailleurs, il font montre d’une grande philosophie, et savent trouver les mots pour encourager les participants à terminer. Quelques uns en effet pensent à abandonner. Ils leur disent que cela ne servirait à rien et qu’ils auraient à regretter cette décision le lendemain. L’essentiel dans ce genre d’épreuve n’est pas de "faire un score", à tout le moins, cette préoccupation ne concerne qu’un nombre très limité de coureurs. L’essentiel est de terminer, et au moment le plus dur, une assistance psychologique est bienvenue. Les deux bénévoles racontent ainsi leur propre expérience, et ce sentiment de renoncement qu’ils ont déjà souvent éprouvé. Ils estiment, à raison, que l’essentiel étant de franchir la ligne à Lambersart, cette dernière étape qui s’annonce peut tout à fait se parcourir en marchant, et qu’il n’y a aucune honte à cela. Beaucoup de coureurs n’avaient de toutes les façons pas forcément prévu de courir ces 12 derniers kilomètres… Ils exhortent certains participant à se reposer, des tapis de sol étant spécialement prévus à cet effet. Un coureur accepte cette proposition et décide de dormir un peu. Peu importe les heures qu’il pourra perdre, car après tout, nous sommes encore loin des 32 heures éliminatoires. On lui prépare un couchage "douillé" dans un coin de la salle : tapis très mince, sac à dos en guise d’oreiller. Une barrière de chaises recouvertes d’un drap l’entoure de telle sorte à créer un semblant d’obscurité, à moins qu’il ne s’agisse de créer un espace clos, intime, à l’intérieur duquel cet homme d’une petite quarantaine d'années pourra trouver un peu de tranquillité et assumer pudiquement ses douleurs. Ses gestes sont d’une lenteur effroyable. Il s’assied à même le sol en lâchant un râle glaçant, enlève ses chaussettes avec l’énergie du désespoir. Celui là, je ne le reverrai plus.

JC, à suivre...