IV

Les arrivants semblent gaillards. Près de soixante coureurs ont déjà pointé, et une quarantaine sont déjà repartis. Tiens, un coup fil. « A l’aide :-) » ! C’est le nom d’appel de Romook sur ce portable d’un jour. Catastrophe : la poche de boisson qui se trouve dans son sac à dos s’est ouverte. Il est trempé. Il me faut donc préparer tout un arsenal de guerre : slip, tee-shirt, cuissard, chaussettes. Tout se trouve dans le coffre, au minimum en quadruple exemplaire. Romook a été d’une prévoyance proche de celle des marins qui préparent le Vendée Globe. Il arrive en mauvais état.



Le physique est assez atteint, mais surtout le moral. Il semble épuisé. Quel changement depuis Bergues ! Sans lui livrer ma pensée, bien entendu, je m’interroge sur sa capacité à finir le trail, d’autant plus que les monts arrivent. Nous ne sommes qu’à 50 km de course, il n’est que 11H30. Le CP n’en finit pas. Après s’être changé, il s’applique de la crème : Nok, Cliptol gel sur les chevilles. Il boit, il mange, il se repose un peu. Je lui dis de ne pas oublier ses bâtons pour les prochaines difficultés du parcours. Il les prendra et s’avèreront fondamentaux selon ses dires. Durant ce ravitaillement, un appel d’une femme, impressionnée par ses talents, son endurance et sa folie. Je réponds à cette femme : « Romook est increvable ». Romook me demande quand il arrivera à Bergues... Interloqué, je lui dis que Bergues était le CP précédent.



« Quoi ? Mais je n’ai même pas vu le panneau de la ville ! ». 




Capricieux, il me demande d’y retourner pour prendre en photo le panneau d’agglomération. J’arrête ici le lecteur. Romook serait-il tomber dans le « panneau » de « Bienvenu chez les Ch’ti » ? Je n’ose même pas m’imaginer prendre en photo un panneau « Bergues ». C’est la folie du moment ; on les dévisse même ! Romook serait-il descendu si bas ? Si vous le connaissez, vous ne pourrez pas le croire, et vous aurez raison. Lorsque Romook aime les choses que tout le monde aime, c’est très souvent pour des raisons différentes du sens commun et populaire. « Berg » est un mot sans signification utilisé par Witold Gombrovitch dans un roman absurde, Cosmos, que Romook m’a offert voilà déjà plusieurs années. Cela donnera certainement de belles pages sur son blog, parfaitement illustrées par la photo du panneau d’agglomération. Cet aller-retour fait, direction Cassel à la rencontre de la maman de Romook.

V

Je m’arrête à Hardifort, coup de fil de la grand-mère oblige.



Une fois garé sur la grand place de Cassel, je donne rendez-vous à la maman de Romook devant l’Hôtel de ville. Elle ne me reconnaît pas. Normal, nous ne nous sommes jamais vu et je n’ai pas ce bouquet de violette à la ceinture que je lui avais promis. Je m’empresse de la rassurer sur l’état de son fils, et nous partons sur l’itinéraire pour le rencontrer. Les coureurs que nous croisons sont frais, heureux de pouvoir bénéficier des paysages qu’offre cette ville traditionnelle des Flandres.



Nous ne croisons pas la route de Romook qui tarde à venir, et nous décidons donc de déjeuner dans un estaminet. Bière et potje-vlesche de rigueur, le tenancier est un gars assez discret, mais bourru. Cheveux mi-long, barbe fleurie, il nettoie soigneusement ses verres en m’écoutant décrire cette folle journée. Il est certainement impressionné par l’effort des coureurs, mais ce sentiment ne paraît pas sur son visage.



Il ne peut pas s’enthousiasmer au risque de laisser dissimuler une certaine légèreté de l’être qui pourrait trahir un manque de rigueur et de froideur qu’il se doit de garder en toute circonstance. Pas de doute, c’est un flamand ! Je connais bien cette attitude, car j’ai baigné dedans durant toute mon enfance. J’ai grandi après tout à quelques kilomètres d’ici. Cette attitude est assez drôle en comparaison de celle de la mère de Romook, femme guillerette, jamais avare d’un bon mot et de réponses assez absurdes et décalées aux questions que je lui pose. Tout à coup, lui échappe une parole qui nous aurait coûtée le peloton d’exécution en période de guerre : « Mais dites-moi, vous avez certainement observé un regain d’intérêt pour la région depuis "Bienvenu chez les Ch’ti", non ? ».



Aille, aille, aille ! Erreur fatale. Innocence très certainement due à une origine avesnoise. Ce film ignore complètement une réalité bien ancrée dans notre région : l’absolue étanchéité linguistique, culturelle, identitaire, entre la Flandre et le reste de la région. Le patron se fige : « Non, pas vraiment ». Traduction : comment osez-vous opérer ce rapprochement entre la Flandre séculaire, houblonnière, flaminguande, riche d’une histoire faite de luttes culturelles et de quête identitaire, et ce film, qui se place dans la confusion la plus totale, ignorant qu’ici, "in parl pas com'cha", et qu’à Bergues, c’est le grand Vauban qui a sévi, et non les mineurs et métallos qui ont contribué à pérenniser une sous-culture ch’ti qui corrobore elle-même une infériorité sociale. Tout de suite, j’essaie de rattraper le coup sur le ton de la plaisanterie : « Alors là madame, vous risquez peut-être de blesser monsieur. En général, les flamands n’aiment pas beaucoup qu’on les compare aux ch’tis ». Ouf, nous l’avons échappé bel. La patron me regarde, et toujours en nettoyant ses verres de bières estampillés des 70 marques qu’il affiche orgueilleusement sur sa carte : « C’est juste que c’est pas pareil ».



En fais-je trop ? Je ne pense pas. Un jour, je vous raconterai ce qu’il en coûte de commander un Pepsi au Blauwershof (« auberge, repaire des brigands, des fraudeurs »), à Godewaersvelde (CP n° 5) : Chris vous fixe, et vous invite froidement, glacialement, à aller ailleurs si vous souhaitez boire ce genre de boisson, juste après avoir mis un pied au coup à des enfants de clients qu’il trouve (à raison) dissipés, et juste avant de préparer son arrière salle pour une réunion d’indépendantistes… Mais le potje était très bon !

VI

Nous nous mettons d’accord avec la maman de Romook pour nous diriger vers Terdeghem, CP n° 4. Avant cela, il nous faut passer chez Shopi : Romook veut des « Snickers », parce qu’il paraît que c’est très énergétique (> 250 Kl/barre). En route, nous le croisons.



Incroyable, si nous avions voulu le faire exprès… J’ai trouvé le klaxon dans le cockpit où il n’y a que des boutons de toutes les couleurs qui clignotent. Donc, je klaxonne. Romook se retourne, il nous voit, lève un bâton, et s’engouffre dans ce que j’avais faussement assimilé au « Trou du Diable », célèbre chemin vététiste de Cassel. Nous voilà à Terdeghem ; check point du style salle de sport ou centre aéré, mais « HQE » bien sûr. J’y rentre, et le spectacle est dérangeant. Que de souffrances. Des corps meurtris qui ne courent pour rien, si ce n’est pour l’essentiel. Des visages qui s’éclairent furtivement à la vue de ces bols de soupe bien chaude, mais qui se referment instantanément à l’idée des soixante-dix kilomètres qu’il reste à parcourir. Il est 14H30, et Romook va bientôt arriver ; aussi, je m’empresse de préparer ses boisons énergétiques, goût orange de synthèse. Comme il l’a écrit sur mon road book : la course commence à cette étape. Jamais il n’a couru autant de kilomètres, et c’est l’incertitude sur sa capacité à dépasser la barre de 70 Km. Je m’attends à le trouver épuisé, et dans un état encore plus inquiétant qu’à Wormhout.

JC, à suivre...