La décision de s’inscrire

Il y a 3 ans, j’ai fait un temps de 1h36 au semi marathon de Lille. J’ai ensuite arrêté plus ou moins la course à pieds (nb de km annuel 2006 : 200, 2007 : 162…). Disons plutôt moins. Enfin, comme c’est le verbe « arrêter » qui est en question disons « plus »... Remarquons la difficulté linguistique d’accorder un verbe qui sous-entend « pas d’activité ». Quand on ne fait rien, en faisons nous « moins » en en faisant d’une manière inférieure… Bref. Je m’égare. Cette année, je me dis, après avoir repris la course à pieds au mois de mai et avoir fait un temps honorable aux 10km des foulées du barreau (45’43’’), je me laisse tenter par renouveler « l’exploit » d’avoir fait 1h36’, voire descendre en dessous…

C’était sans compter les vicissitudes de la vie et les différents impératifs de calendrier qui se promènent... Je décide donc que je m’inscrirais au 100km de Millau. Pour une fois que je ne suis pas en Chine au mois de septembre, autant en profiter. Mais bon, problème de logistique, etc… Je m’aperçois que ça va être trop compliqué et qu’il va être difficile de caser un entraînement pour « finir » le 100km de Millau pendant l’été. Il faut dire qu’il y a de quoi être impressionné. Je renonce sagement au projet.

Et là, je tombe sur le Grand Trail du Nord (136 km) qui se déroule les 4 et 5 octobre 2008. Je n’hésite pas une minute et décide de m’inscrire. Il faut maintenant se préparer. Ainsi est faite la vie de l’athlète consciencieux que je souhaite être. Tout d’abord, c’est la première fois que je participe à un trail. Ensuite, c’est quand même 136 km. Là où j’avais renoncé au 100km à cause de la distance, je m’inscris à une distance supérieure sans même me poser de questions. Ne cherchez pas l’erreur, elle est probablement enfouie dans le désordre mental de mon inconscient. C’est ça aussi la course à pieds. Surtout dans mon cas.

Ce week-end, c’est la braderie de Lille, ce qui signifie en français de tous les jours, l’impossibilité totale de faire une sortie longue normale. Il faut donc trouver une échappatoire. Reste donc le semi marathon qui se profile avec ses 21,1 km qui feront donc office de sortie longue. La préparation de mon trail avançant, je me rends compte que tenter de battre mon record – outre le fait que je ne pense pas être suffisamment préparé pour ce type d’effort de vitesse – risque d’avoir pour conséquence une récupération beaucoup trop longue qui risque d’empiéter en récupération sur ma préparation « trail ».

Renonçant donc à faire un teps, je me dis que c’est le moment de se faire peur avec le matériel. Je décide de faire le semi marathon avec mon petit sac à dos rempli du nécessaire obligatoire du trail. Le poids total, eau comprise : 3 kg. Dans ces conditions hors de question de faire une performance. Ce serait suicidaire pour les tendons et catastrophique pour l’entraînement. Je serai donc raisonnable.

L’amitié, un élément perturbateur source d’originalité

Parallèlement, mon ami Will m’indique qu’il aimerait courir son premier semi et je l’accompagne. Après avoir visé le type d’entraînement qu’il fait (3x45’ dont il ressort systématiquement « cramé » puisqu’il court ça à fond de cale), je commence à lui apprendre à courir « lentement. » Il découvre alors le plaisir de courir et de pouvoir se livrer à d’autres activités par la suite.

Malheureusement, après une semaine d’insomnie, Will ne se sent pas capable d’affronter cet effort du semi et décide de s’inscrire sur le 10 km de Lille. Et là, les complications arrivent pour le petit Romook. C’est la première course officielle de Will et Romook ne se sent pas capable d’abandonner son ami qui lui dit qu’il va « tenter de partir sagement » avant d’augmenter la vitesse. Il aimerait faire un temps de moins de 50’. Généreusement – et surtout parce que les horaires sont compatibles et que ça donne l’occasion d’augmenter le kilométrage - Romook décide de l’accompagner pour le 10 km.

La seule contrainte est de finir le semi marathon avant le départ du 10km. Le premier débutait à 9h00 et le second à 11h00. Problème technique également, mais qui a son bon côté, le dossard électronique. Lorsque je prends les deux dossards (un pour le semi, l’autre pour le 10km), on me précise en effet que je ne peux pas les porter tous les deux en même temps… même si l’un d’entre eux est caché dans le sac. « Ils sont très sensibles et vous pourriez avoir des problèmes à l’arrivée pour le décompte de votre temps. » Je remets donc celui du 10km à Will, à charge pour lui de me le remettre au moment du départ. Je lui explique bien le côté positif qui est que le dossard prend en compte le moment où il passe la ligne de départ et d’arrivée, mais que le chrono officiel affiché ne doit pas être pris en compte, ce qui peut être un avantage dans le cas de long peloton…

Fort de cette nouvelle information, je mets en balance toutes mes contraintes : port du sac à dos (poids 3kg) et nécessité d’être arrivé avant le départ du 10 km. J’en conclus, vu la configuration des lieux, que je dois réaliser un temps proche de 1h45 pour avoir de la marge et me permettre de « récupérer » entre les deux.

La préparation

Vu l’épreuve qui m’attend, je fais ce que j’aurais fait si j’avais dû juste courir le semi marathon. Cette phrase a quelque chose d’étrange que j’aime beaucoup. Je suis du genre à tout faire à la dernière minute et, là, en l’occurrence, je vais faire ce que je ne fais jamais mais que je devrais toujours faire : tout préparer d’avance. Vendredi soir, je mange des pâtes. Ensuite, je prépare mon paquetage (tee shirt, accroche du dossard du semi, choix des chaussettes (une jaune fluo et une orange fluo, c’est pour reconnaître le sens dans lequel je dois mettre les chaussures), prépare la crème NOK et les sparadraps pour le lendemain et, enfin, note mes temps de passage. 22h30, direction dodo pour arriver frais et dispo.

Pendant un moment, je me demande même s’il est raisonnable de courir avec le sac à dos. Le calendrier me répondra : dans 4 semaines, je cours le trail et le cycle de construction du muscle est de 21 jours. En clair, c’est l’un des derniers moments où je peux faire une montée en charge musculaire utile pour ce trail avant de décélérer progressivement sur l’entraînement. Donc, il ne faut pas hésiter.

La nuit, je dors correctement un drôle de rêve… Je m’aperçois que j’ai oublié le départ du semi marathon et, honteux, je décide de ne pas venir – ni de prévenir mon ami – au 10km… A chaque fois que je me réveille, je suis inquiet et certain que ce n’est pas un rêve mais que c’est arrivé la veille… Très étrange. En fait, cela traduit simplement mon angoisse de ne pas finir le semi dans le temps d’1h45, voire 1h50 (marge maximum que je me suis laissé), et que mon ami se sente un peu perdu au départ du 10km. La question n’est pas de finir le semi marathon, mais de l’état dans lequel je vais le finir. Toutes mes sorties avec le sac se sont faîtes à une moyenne inférieure à 10 km/h, ce qui n’est pas trop encourageant même si les terrains n’ont rien à voir. Le matin me trouve reposé. Un petit café et rien d’autre pour le petit déjeuner. Je sais, mais c’est mon habitude, que ce soit une course ou non. Petite douche. Habillage. Un peu de vaseline à l’entrecuisse, quelques sparadraps sur les tétons et de la crème nok sur les pieds plus tard achève de me préparer. J’y vais. Il est 8h30. J’ai un peu moins de 10 minutes à pieds en trottinant pour me rendre au lieu du départ, ce qui est une forme d’échauffement agréable. Je suis vraiment stressé, comme si c’était la première fois que je courais ces distances et que je n’étais pas sûr d’y arriver. Rien de très rationnel tout ça au vu de mes 230 kms alignés au mois d’août. L’être humain est ainsi fait.

Sur le chemin, je reconnais quelques personnes avec lesquels j’ai l’habitude de travailler. Quelques blagues fusent. Ca me détend et j’oublie mes petites angoisses. C’est le moment de rejoindre la ligne de départ. J’y vais. Je m’élance. C’est parti pour 21,1 km.

Le semi-marathon


Le départ se fait avec des difficultés de connexion de mon gps de course. Cet instrument m’apparaît comme le complément indispensable de toute course. Je fais partie de ces coureurs qui court « scientifiquement », en respectant bien proprement leur temps de passage, n’accélérant et ne décélérant qu’en cas de très bonnes sensations ou très mauvaises. Le gps, en m’indiquant très exactement la distance parcourue, me donne donc des informations que je qualifie de « parfaite ».

Je passe le premier km en 5’ très exactement. Il me semble qu’il y a moins de monde que les autres années. Pas besoin de doubler partout et de se trouver un chemin pour se faufiler. Je repère d’ailleurs un homme aux cheveux blancs qui a l’air d’être calé sur le kilomètre en 5’. Je ne le perdrais qu’au bout de dix kilomètres.

Les sensations sont très bonnes. Je suis assez inquiet de la manière dont mon corps va réagir. Mais, aucun signal d’alarme. Rien. Presque désespérant. Les sensations sont idéales. En arrivant au niveau des ravitaillements, je m’aperçois que j’ai oublié mes gels énergétiques. Qu’importe. J’ai des barres énergétiques à la « banane. » Un produit que je ne connais pas et que j’ai pris à la place des barres de céréales. Quitte à courir avec le sac à dos, il faut que ça corresponde au mieux aux conditions futures de ma course. Donc, j’ai pris le parti de bouder tous les ravitaillements.

Au bout de 20’ environ, les premiers coureurs arrivent en sens inverse. Quelle grâce ! Quelle vitesse ! On dira qu’ils volent sur le bitume. L’année dernière, le premier a réalisé le temps de 59’45’’… Inutile de vous dire quel effet se produit lorsqu’ils passent. Tout le peloton les encourage et c’est vraiment pour moi une grande émotion. J’espère que pour eux c’est pareil, même s’ils ont l’air d’être sur une autre planète sportive…

Les kilomètres s’alignent avec une régularité de métronome : 5’, 10’, 15’, 20’… Au dixième kilomètre, je perds mon coureur aux cheveux blancs et il est remplacé par une coureuse qui présente l’avantage d’avoir des spécificités physiques esthétiques particulièrement attractives. Tout coureur mâle dont la vitesse semblait être choisie pour rattraper un retard semble pris de ralentissement subi à sa hauteur et ne peut s’empêcher de retenir son allure quelques centaines de mètre. Un de mes voisins de course que je surprendrai en flagrant délit d’observation de la foulée de la demoiselle me laissera un clin d’œil, voulant me rendre complice de sa turpitude. Or, je tiens à signaler mes honnêtes intentions à l’égard de cette aimable jeune femme, toute de noir vêtue, excepté une veste de course blanche, nouée maladroitement autour de sa taille. Le caractère maladroit du nœud n’était pas, bien entendu, sur le nœud en lui-même, mais bien sur le fait d’avoir posé un vêtement sur ses hanches, ce qui limitait la possibilité d’étudier à loisir cette foulée quasi parfaite à 12 km/h. Ne perdons pas de vue l’essentiel, je dois maintenir une allure régulière.

Arrivé au quinzième kilo, 1h 25’ of course, la jeune femme décide à la suite d’un ravitaillement d’accélérer. Confiant dans mes choix – et sachant que j’ai le 10km après cette course – je la laisse filer, décidant de rester un anonyme admirateur de cette foulée qui risque de me hanter quelques temps. Mais, que se passe-t-il donc ? Le tuyau de mon sac à dos est-il bouché ? Aurais-je épuisé 1,5 litres d’eau ? Impossible de me sustenter en eau. Je fais donc le seul crochet ravitaillement du semi marathon pour me saisir d’une boisson énergétique bleue – sûrement une invention des schtroumpfs. Et je poursuis mon chemin.

Le détour au ravitaillement avec l’arrêt (je suis revenu sur mes pas pour éviter les coureurs) que cela m’a imposé me fait perdre 2’30’’. Je reprends mon rythme à 12 km/h, bien déterminé à ne pas rattraper mon « retard ». Je continue donc à voir s’aligner les kilomètres avec une régularité surprenante, même lors de « dénivelé ». S’il vous plaît, il ne faut pas rire de ce dénivelé qui nous a fait prendre au moins 3 m en 400m. Lorsque tout est totalement plat, ce genre d’obstacle vous le ressentez, même si c’est surtout au niveau psychologique.

Au kilomètre 19, un coureur me demande s’il y en a encore « pour longtemps ». Je le renseigne. Ce sur quoi il m’informe qu’il a mangé une orange qui lui a donné des ballonnements. J’y vais donc de mon petit conseil en lui précisant qu’il est bien de se nourrir un peu pendant les entraînements pour habituer l’organisme à assimiler de la nourriture pendant que l’on court. Sur ce, je continue ma course tranquillement.

Un petit mot pour signaler que si les conditions météo étaient idéales pour les coureurs (15°C, nuageux, sans pluie), il n’en était pas de même pour les spectateurs qui ne bénéficiaient pas de la décharge énergétique de l’ATP pour les réchauffer. Et pourtant, ils étaient là avec leurs encouragements, que ce soit au bord de la route, sur le pas de leur porte ou à leur fenêtre. Merci à eux tous !

Et voici l’arrivée qui se profile. Je suis dans les temps : 1h47’30’’ à mon chrono. Il reste à comparer celui du dossard. D’ailleurs, c’est quelque chose d’énervant que de voir un grand panneau « Arrivée » et d’être touché par les raquettes du contrôle de temps presque trente mètres plus loin. Comme il y a plein de coureur, on ne le sait pas et on perd officiellement du temps…

Bref, pas de souci aux jambes. Je suis paré pour faire un 10km dans les mêmes conditions, à 12 km/h. Avant ça, il faut sortir du sas des coureurs, récupérer la médaille, oh ! voir la coureuse à la si gracieuse foulée et… Pas le temps. Direction le 10 km.

Romook, suite au prochain épisode