J'ai bien remarqué une certaine tendance de mes lecteurs à prendre possession de mon blog et à en occuper l'espace un peu comme s'ils étaient chez eux... Je plaide coupable : quand le chat n'est pas là, les souris dansent... Ainsi, quoi de plus légitime que l'envie qui naît naturellement chez le lecteur de remplir soi-même son blog préféré lorsque son blogueur semble être aux abonnés absents de manière régulière et que presque rien sur terre ne peut rassasier son appétit intellectuel...

Bien entendu, des lectures de substitution pourraient être proposées par des médecins avisés - encore faut-il qu'ils aient étudiés la Romookerie, science du romooker. Pour les locuteurs français, on pourrait penser à une cuillerée de Léon Bloy, par exemple : "en tout bien et tout honneur":

Madame, il est vrai que je vous aime passionnément et vous ne l'ignorez pas. Mais comme j'ai l'âme bien située, je vous aime en tout bien et tout honneur. Quand même vous vous traîneriez à mes pieds, en pleurant et en sanglotant de convoitise, vous ne parviendrez pas à me faire oublier un seul instant que je dois vous respecter en vous adorant. Rappelez-vous la modération de mes transports, la dernière fois que nous couchâmes ensemble et la contrition profonde qui vint ensuite. Que voulez-vous? J'ai été élevé ainsi et on ne se change pas. Avant tout et toujours la pureté d'intention, c'est la règle de ma vie.
C'est comme cela que mon père a fait sa fortune. Il est devenu riche par la pratique charitable de l'usure dans les quartiers pauvres, industrie vainement discréditée par des envieux qui ne veulent rien savoir de l'héroïsme intérieur qu'il est nécessaire d'y déployer pour borner ses opérations et de la délicatesse d'âme indispensable pour tenir constamment en équilibre sa conscience et celle des autres. Je ne vous parlerai pas non plus de ma vénérable mère qui est bien connue et dont l'éloge n'est plus à entreprendre...
Je le répète, la droiture et la pureté d'intention. Telle est notre loi suprême. Bien faire et laisser dire. On ne force personne. Les actes les plus répréhensibles en apparence peuvent être justifiés s'ils sont accomplis en tout bien et tout honneur, avec l'intention cachée, mais souvent efficace, de secourir, en réalité, des infortunes qui ne savent où s'adresser.
N'est-ce pas votre cas, ma charmante amie? N'étant plus très jeune, ayant même passé l'âge où une femme est encore un peu ragoûtante, vous n'avez pu résister à la violence de vos désirs pour un adolescent qui avait des dettes et qui ne vous paraissait remplaçable par aucun autre. Je me suis laissé toucher parce que j'ai du cœur et nous avons fait tous deux une avantageuse affaire, en tout bien et tout honneur. Ne me demandez rien de plus. (Exégèse des lieux communs, col. Rivages poche, ed. Petite Bibliothèque).

A cette petite cuillère, il faudra également ajouter un zeste de séduction corruptive - pour que le mélange prenne bien - et une petite dose de Madame Edwarda (G. Bataille) fera l'affaire :

Il vint s'asseoir auprès de moi. Le suivant, elle monta sur lui, voluptueuse, elle glissa de sa main le chauffeur en elle. Je demeurai inerte, regardant; elle eut des mouvements lents et sournois d'où, visiblement, elle tirait le plaisir suraigu. L'autre lui répondait. Il se donnait de tout son corps brutalement : née de l'intimité, mise à nu, de ces deux êtres, peu à peu, leur étreinte en venait au point d'excès où le cœur manque. Le chauffeur était renversé dans un halètement. J'allumai la lampe intérieure de la voiture. Edwarda, droite, à cheval sur le travailleur, la tête en arrière, sa chevelure pendait. Lui soutenant la nuque, je lui vis les yeux blancs. Elle se tendit sur la main qui la portait et la tension accrut son râle. Ses yeux se rétablirent, un instant même, elle parut s'apaiser. Elle me vit : de son regard, à ce moment-là, je sus qu'il revenais de l'impossible et je vis, au fond d'elle, une fixité vertigineuse. A la racine, la crue qui l'inonda rejaillit dans ses larmes : les larmes ruisselèrent de ses yeux. L'amour, dans ces yeux, était mort, un froid d'aurore en émanait, une transparence où je lisais la mort. Et tout était noué dans ce regard de rêve : les corps nus, les doigts qui ouvraient la chair, mon angoisse et le souvenir de la bave aux lèvres, il n'était rien qui ne contribuât à ce glissement aveugle dans la mort.

Toutefois, après un tel traitement, il y a fort à parier que les femmes qui se seront faites romookées, que ce soit naturellement ou par un traitement de substitution, se retrouvent à écrire des lettres au vieillard Romook, qui les lira, au seuil de la mort, avec tout le respect empreint de dédain qui sied au vieux séducteur sûr de son ancien pouvoir :

Monsieur,

Comme je suis vaine qu'autant qu'il le faut, je ne trouve rien de plus naturel que de m'oublier et si même vous me disiez de savoir encore l'année, le jour où vous m'avez vue, tenez, Monsieur, je ne vous en croirai pas le mot; mais voilà ce que vous ne faîtes, et je vous en sais bon gré. Nous autres femmes, qui n'avons pas les têtes remplies de sciences occultes, nous nous remplissons la mémoire de choses visibles et animées, et c'est bien à l'homme de fournir la plus haute et grande partie. Voyez, Monsieur, pourquoi je me suis parfaitement rappelée l'an 1786 où, au mois de juillet, je fis, à Dux, dans la bibliothèque du comte Wallenstein votre connaissance. Si je ne me trompe, le comte était en ces temps à Vienne. J'étais dans la société du chambellan Heinitz de Freiberg, et je fus vivement touchée, tant de votre conversation, comme de votre bonté qui me fournit une belle édition Metastasio bien élégamment vêtue dans un maroquin rouge. Après dix ans, me voici où le Koenig, qui, dans ses promenades, me parle fréquemment de vous, me jette dans l'immense abîme des probabilités si encore vous vous souviendrez de moi, si non. Ma curiosité ne s'arrête pas là et je deviens importune.
Oui, Monsieur, oui, il est vrai que je m'ennuie et même je m'ennuie beaucoup. Comment échapper à ce meurtre moral qui me poursuit depuis que je suis ici ? Je n'ai ni l'âme ni les opinions qui tiennent pied ferme et je me sens faible contre un certain abrutissement d'esprit. On ne cultive ici que la bonté du cœur, on ne demande que ça et c'est absolument le passeport qu'on produit dans chaque société.
N'allez pas croire que je suis méchante; je ne voudrais même pas l'être; mais je ne me prosterne que devant l'esprit libre, je n'adore que le bon sens, tandis que le soi-disant bon cœur, sans l'accompagnement de mes idoles, me glace, me donne une indifférence que je ne saurais cacher.
Je suis peut être dans le tort et c'est à vous, Monsieur, de me dissuader de ces travers. Comment voulez-vous que, sans appui, je m'y prenne ? Je sens l'aliénation de ma petite dose d'esprit, j'envisage ma mort intellectuelle, le désespoir s'en mêle et je donne dans le scepticisme.Depuis que je suis ici, je doute de tous, je ne vois rien de bon. Venez m'éclairer, Monsieur, montrez-moi comment faire pour échapper à ces précipices sans que mon pauvre individu sanctionne les superstitions mortelles, mais régnant d'ici. Ne m'accusez pas d'indiscrétion, quand je souhaite que vous soyez mon guide, ne me nommez pas importune quand je vous supplie d'être mon Apollon. Le moyen de vous défaire de moi est de me dire que je n'ai qu'à cultiver le bon cœur aussi, pour que je m'assimile à mes compatriotes. Mais non, voilà ce que vous ne voudrez pas; un aimable vieillard comme vous acceptera toujours avec indulgence les hommages que je vous porte.
Votre très dévouée servante

Lettre d'Henriette de Schuckman adressée à Giacomo Casanova, 13 février 1796.

A ceci j'ajouterai que les polonaises n'ont pas de gros mollets, comme certaines expériences sensuelles pratiquées personnellement ont pu le montrer. J'en veux pour preuve l'un de ces clichés ramenés de mon précédent voyage (l'année dernière)



Voilà, comme ça, moi aussi, j'ai la sensation de participer un peu à la vie de mon blog. N'en déplaise à Yogou Tougidi qui semble prendre plaisir à s'épancher en ces lieux avec mon Ania. Mais qu'il en soit ainsi...

Romook, vigilant sur la tenue moral de son blog