Le premier épisode...

Episode précédent (XVI)


Comment la machine avait-elle pu relier les deux systèmes de référence, à savoir celui de la logique et celui des mots subjectifs ? La vie est un paradoxe. Chacun des chercheurs autour de Jean attendait de lui la réponse. Il était seul face au problème. Tout d’abord, l’utilisation d’un terme par lequel on décrivait un objet : la vie. En effet, dans le programme, la « vie » n’avait pas plus de sens qu’une « chaise. » Il fallait bien définir le monde d’une manière. « La vie était susceptible de destruction, comme tout objet. Elle en était donc un »… Voilà le raisonnement qui avait préludé à la première catégorisation des choses et Jean en sourit. La vie lui paraissait aujourd’hui beaucoup plus riche qu’au moment de cette cataloguisation.

Enfin, le paradoxe. Paradoxe. C’est la conclusion d’un raisonnement logique qui aboutit à contredire les prémisses de ce dernier. Incompréhension, sentiment d’étrange, folie, les termes décrivant l’état dans lequel se retrouve une personne qui en rencontre ne manque pas... Et il repensait au paradoxe du menteur qui annonce qu’il ne ment jamais. De toute évidence, la vie ne pouvait pas être un paradoxe. Tout ce qui touche à la vie – objet – ne peut être relié qu’à d’autres objets ou à des sentiments portant sur ces objets. Pas à une conclusion logique. L’ordinateur avait donc transgressé les bases fondamentales du programme. D’une certaine manière, c’était comme s’il avait fait structurellement un néologisme conceptuel en posant l’assertion : la vie est un paradoxe.

Le rêve d’un chercheur en intelligence artificielle est de créer cette véritable étincelle d’incertitude où un comportement va surgir de l’inconnu, l’inconnu étant tout comportement non prévu dans la boucle logique du programme. Ce rêve se produisait sous ses yeux. Maintenant, il comprenait qu’il était face à la question de Dieu… Pourquoi quelque chose est-il sorti du néant ? Pourquoi l’imprévisible s’est-il produit ? Autant de questions qu’il aurait dû se poser avant…

Thérèse surgit alors dans sa conscience. Il la revoyait à ses côtés dans la Cité Interdite, au Palais d’Eté, dans la chambre d’hôtel. Tout se mélangeait : le téléphone, le laboratoire, les caresses, les paroles échangées, les chercheurs, la lettre, le départ, les espoirs, l’incompréhension, Dieu, le désespoir, l’aveu. L’aveu, l’aveu… L’aveu d’un amour impossible, mais qui a tout de même été vécu quelques instants d’une vie, comme une parenthèse volée à l’espace-temps… L’aveu d’un mensonge, sans lequel rien ne se serait probablement produit... L’affirmation d’une sincérité, porte ouverte à la déculpabilisation, mettant parallèlement un terme élégant à une histoire qui n’avait, de fait, aucun sens…

Pourquoi un être qui prétend en aimer un autre le trompe-t-il ? Pourquoi cette double trahison du conjoint et de l’amant à qui on cache son véritable statut de femme mariée ? Pourquoi Thérèse l’avait-il laissé espérer de construire cette histoire dont il avait toujours rêvé ? Parce que l’ordinateur avait raison. Parce que la vie est un paradoxe. Parce que ces comportements ne sont dictés que par des désirs et que ces derniers n’ont pas de catégorie logique ou morale à respecter, parce que la vie s’écoule à travers les instincts et que l’un des plus forts est la sexualité, parce que personne ne peut pas lutter contre ses forces invisibles qui agissent au fond de l’être…

Jean regardait les chercheurs autour de lui. Ils attendaient toujours la réponse, l’explication. Il sourit, il avait compris. « Nos deux interlocuteurs fictifs se sont chamaillés sur la définition même que l’on a donné au mot « paradoxe » dans notre programme. Ils n’ont fait que dérouler les étapes du programme. En définissant le mot « vie », nous avons inclus un lien logique avec tous les autres termes contenus dans les bases de données. Or, il y a des objets ou des concepts qui sont opposées les uns aux autres. L’ordinateur n’a fait que remarquer la contradiction interne des individus, à savoir leur manque de logique. Ce qui est vivant n’est pas logique, surtout dans le domaine de la psychologie... La conclusion à laquelle aboutit le programme : la vie est un paradoxe n’a donc rien de surprenant. Ceux qui ont été surpris sont ceux qui pensaient que les êtres humains étaient réductibles à des machines. En fait, ce résultat est simplement la preuve que nous avons correctement modélisé l’univers. »

Romook, à suivre...