L'humanité se divise en deux camps bien distincts que tout oppose irrémédiablement. La ligne de fracture passe très précisément au milieu de la table de ma salle à manger, c'est-à-dire la tablette posée devant moi, dans l'avion. D'un côté, un monde rationnel, logique, basé sur des sciences exactes, des certitudes scientifiques : le contrôle du réel et de la vie. De l'autre côté, un monde vivant dans lequel coexistent plusieurs religions sans que leur contradiction puissent s'opposer, soumis aux règles de la logique floue, fondé sur des traditions millénaires, des certitudes historiques : la vie est un mouvement auquel l'homme doit s'adapter.

Je suis assis au siège F d'un gros boeing, c'est-à-dire au centre des sièges de l'allée centrale. Rapidement, on me demande d'être l'intermédiaire entre ces deux univers. La fatigue aidant, je chevauche de l'un à l'autre en oubliant parfois où je dois être et où je suis. Ainsi, je m'adresse en chinois au stewart d'Air France pour traduire ce que vient de me dire mon voisin chinois. Appartenir à deux mondes différents n'est pas une sinécure : qu'importe, j'aime la physique quantique.

Descartes à ma droite, Lao-Tseu à ma gauche, ma position est certaine : je suis posé quelque part où les deux mondes se rejoignent. Ma frontière n'est pas intellectuelle, elle est linguistique. Par exemple, si on me demande, en français, si mon niveau de chinois est bon, je réponds modestement que je parle couramment cette langue, ce dont mon interlocuteur est vite convaincu en me voyant discuter avec les chinois. Au contraire, lorsque mon ami chinois (on est tous "ami" dans la langue chinoise, c'est une marque de respect) me dit que mon niveau de chinois est très bon, je lui réponds modestement que je ne parle pas très bien, que la grammaire est difficile, que mon vocabulaire est très limité et que mon niveau de compréhension est très bas, même si cela fait une heure que nous discutons à bâtons rompus du taoïsme. Je n'y peux rien, c'est culturel. Ces réponses stéréotypées sont le reflet de ce qu'est l'âme chinoise : une volonté de n'être que le jouet d'un mouvement, mais jamais d'être le responsable (ou l'acteur) de quelque chose. Si on réussit, c'est presque par hasard, ce n'est jamais parce que l'on a du talent - surtout si les autres vous le disent! Vous me demanderez fort justement pourquoi je dis que ce n'est pas culturel mais linguistique... Tout simplement car si on traduit "comment ça va?" en chinois ça donne "est-ce que tu as mangé?". Pour les compliments, c'est pareil. Si vous voulez être respecté de l'autre, il faut lui donner la bonne réponse.

Ainsi, mon ami chinois n'est pas dupe. Le jeu du compliment peut durer longtemps. Ainsi, mon recours "ultime" pour garder la face est de dire que je répète des phrases apprises par cœur grâce à mes très bons professeurs de Beijing. Souvent, mon locuteur sait que je suis à bout d'argument et cesse, dès lors, de me harceler de compliment. La discussion peut continuer sur de bonnes bases : il sait que je comprends la langue chinoise et sa culture, toutes les fautes linguistiques et culturelles seront excusées.

Le voyage va ainsi se dérouler dans deux univers, me transformant tour à tour en traducteur, guide culturel et guide touristique. Finalement vivre dans plusieurs culture à la fois, c'est comme un voyage en avion, vous n'êtes nulle part alors que vous êtes virtuellement partout.

Romook, dans l'avion : contribution tardive au septième sablier, reprenant une amorce tirée d'un billet intitulé "Dualité" en provenance du Monolecte.