Romook, ectoplasme bloguique

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lundi 31 mars 2008

Ubiquité

L'humanité se divise en deux camps bien distincts que tout oppose irrémédiablement. La ligne de fracture passe très précisément au milieu de la table de ma salle à manger, c'est-à-dire la tablette posée devant moi, dans l'avion. D'un côté, un monde rationnel, logique, basé sur des sciences exactes, des certitudes scientifiques : le contrôle du réel et de la vie. De l'autre côté, un monde vivant dans lequel coexistent plusieurs religions sans que leur contradiction puissent s'opposer, soumis aux règles de la logique floue, fondé sur des traditions millénaires, des certitudes historiques : la vie est un mouvement auquel l'homme doit s'adapter.

Je suis assis au siège F d'un gros boeing, c'est-à-dire au centre des sièges de l'allée centrale. Rapidement, on me demande d'être l'intermédiaire entre ces deux univers. La fatigue aidant, je chevauche de l'un à l'autre en oubliant parfois où je dois être et où je suis. Ainsi, je m'adresse en chinois au stewart d'Air France pour traduire ce que vient de me dire mon voisin chinois. Appartenir à deux mondes différents n'est pas une sinécure : qu'importe, j'aime la physique quantique.

Descartes à ma droite, Lao-Tseu à ma gauche, ma position est certaine : je suis posé quelque part où les deux mondes se rejoignent. Ma frontière n'est pas intellectuelle, elle est linguistique. Par exemple, si on me demande, en français, si mon niveau de chinois est bon, je réponds modestement que je parle couramment cette langue, ce dont mon interlocuteur est vite convaincu en me voyant discuter avec les chinois. Au contraire, lorsque mon ami chinois (on est tous "ami" dans la langue chinoise, c'est une marque de respect) me dit que mon niveau de chinois est très bon, je lui réponds modestement que je ne parle pas très bien, que la grammaire est difficile, que mon vocabulaire est très limité et que mon niveau de compréhension est très bas, même si cela fait une heure que nous discutons à bâtons rompus du taoïsme. Je n'y peux rien, c'est culturel. Ces réponses stéréotypées sont le reflet de ce qu'est l'âme chinoise : une volonté de n'être que le jouet d'un mouvement, mais jamais d'être le responsable (ou l'acteur) de quelque chose. Si on réussit, c'est presque par hasard, ce n'est jamais parce que l'on a du talent - surtout si les autres vous le disent! Vous me demanderez fort justement pourquoi je dis que ce n'est pas culturel mais linguistique... Tout simplement car si on traduit "comment ça va?" en chinois ça donne "est-ce que tu as mangé?". Pour les compliments, c'est pareil. Si vous voulez être respecté de l'autre, il faut lui donner la bonne réponse.

Ainsi, mon ami chinois n'est pas dupe. Le jeu du compliment peut durer longtemps. Ainsi, mon recours "ultime" pour garder la face est de dire que je répète des phrases apprises par cœur grâce à mes très bons professeurs de Beijing. Souvent, mon locuteur sait que je suis à bout d'argument et cesse, dès lors, de me harceler de compliment. La discussion peut continuer sur de bonnes bases : il sait que je comprends la langue chinoise et sa culture, toutes les fautes linguistiques et culturelles seront excusées.

Le voyage va ainsi se dérouler dans deux univers, me transformant tour à tour en traducteur, guide culturel et guide touristique. Finalement vivre dans plusieurs culture à la fois, c'est comme un voyage en avion, vous n'êtes nulle part alors que vous êtes virtuellement partout.

Romook, dans l'avion : contribution tardive au septième sablier, reprenant une amorce tirée d'un billet intitulé "Dualité" en provenance du Monolecte.

Promenade dans Beijing

Hier après-midi, après avoir déjeuné dans mon restaurant japonais préféré (un comble : je n'ai été qu'au restaurant japonais lorsque j'étais à Beijing, mais ça tient en fait à la manière de concevoir le repas en Chine au restaurant. Seul il y a trop de choses à manger), je suis sorti voulant profiter du soleil pour faire des photos. Direction XiDan ShuDian. Là, déjà, ça coince. Il est 13h30, me voici parti dans une librairie : la grande librairie. La plus grande de Chine, presqu'aussi grande que le Furet du Nord à Lille.

Il faut, en effet, que je confesse que je suis un rat de librairie. Impossible de me lâcher dans une ville sans que j'entre dans la première que je croise et ressorte pourvu de tout un tas de livres. Là, techniquement, c'est plus difficile : le poids des bagages. Je passe dans le rayon des livres d'art. Ça fait longtemps que je ne me suis pas rincé l'œil dans la calligraphie. Puis, de livre en livre, me voici dans le rayon "Art". O mon Dieu! Comment résister! Des livres d'art, par tonnes, d'une grande qualité à partir de 1,5 euros pièces jusqu'à 5 euros pour le plus cher... J'ai craqué. J'en ai pris quelques livres, à probablement 10 euros le kilo. Mettez m'en pour 40 euros. Les plus beaux, je les ai pris en double pour offrir à mon ami Yogi Tougoudou, qui y trouvera des sources d'inspiration c'est certain, et même en triple espérant refaire retomber dans le dessin mon amie Karo. Retour à l'hôtel.

Les pinceaux, c'est mon autre truc. En Chine, ils sont d'une très grande qualité pour un prix défiant toute concurrence. Je pars à LiuLiChang (pas le meilleur moyen d'avoir des bons prix, mais on y trouve parfois - rarement - des pinceaux rares). Manque de bol, le chauffeur de taxi ne comprend/connaît pas et me conduit à l'autre bout de la ville. Il me débarque dans un quartier que je n'avais jamais vu. La lumière du soleil commençait à tomber. Je rentre dans une galerie de calligraphie contemporaine. Magnifique. Faut que je m'y remette.

Je décide de retourner vers mon ancienne université. Là, il y a un marché dans lequel je peux me pourvoir en matériel pinceaux en tout genre - et vu que je suis bon client : j'ai des prix (des prix sur des prix!). Coup de fil à ma superbe prof de lecture. Nous dînerons ensemble. Quelques pinceaux, mp3 et adaptateurs électriques plus tard, il fait complètement nuit. Il faut aller dîner. Nous rentrons à mon hôtel pour des raisons de commodité (faut quand même préparer les bagages). Dîner arrosé sympathique.

Elle repart en taxi après que nous nous soyons donné en spectacle pour celui-ci. J'ai oublié de lui donner l'argent du taxi au restaurant, comme un idiot. Je lui avais promis de lui payer le taxi (4 euros) pour qu'elle retourne chez elle. Je lui ai donné sur le trottoir, en public. Elle a refusé. S'en est suivi 5 bonnes minutes à se donner et rendre l'argent. J'ai gagné en courant après le taxi et jetant l'argent à l'intérieur du taxi qui roulait par le biais de la porte du passager. Normalement, c'est comme ça pour le paiement de la note du restaurant à chaque fois entre les hommes. Là, j'ai compris que trop tard (après son départ) que probablement j'étais en train de la faire passer pour une femme de petite vertu aux yeux du public. C'était un dîner assez arrosé, rappelons-le.

Résultat : des bagages lourds et aucune photo, mais quelle belle journée. Bon, allez, j'ai mon avion qui décolle dans trois heures. J'y vais. Probablement une participation tardive au sablier de Kozlika (je serai à Lille vers 18 heures). Mais là, ce matin, je séchais complètement. Peut-être dans l'avion...

Romook, Beijing, 6h15, sur le départ : minuit et quart pour vous.