Ça y est enfin. Cela fait des semaines que je pense à ce moment. Comme le dit le dicton coréen, « le meilleur moment quand on fait l'amour, c'est quand on monte les escaliers ». Un bordel monstre règne dans et sur mon bureau. Rien à battre. Je branche la webcam et je lance le programme. Aujourd'hui, c'est la dernière phase d'un projet que j'ai initié, seul comme à mon habitude ("Mais ça marchera jamais!", "tu as des drôles d'idées, toi?!"), et qui va transformer l'histoire de l'humanité.

Cette attente est devenue trop longue. Je sens que ça va marcher. Et le seul prochain créneau horaire pour faire l'expérience sera le 6 avril prochain, entre midi et treize heures, alors je n'attends plus : je me lance. Je me suis habillé avec une écharpe couleur parme pour faire bonne impression et j'ai mis des vêtements blancs et un bonnet orange. Dans le doute, quand vous devez voir quelqu'un qui est censé être unique, mais dont les symboles varient en fonction de celui qui prône l'unicité, faut vous adapter. Alors, j'ai essayer de rassembler toutes les couleurs : blanc pour la pureté chrétienne, orange pour les bouddhistes et parme parce que c'est un peu cul-cul la praline et que dans toutes les bondieuseries qui existent ça devrait passer.

Driiiiiiiiiiiiiiing! Driiiiiiiiiiiiiing!

"Allo? ... Oui, Alexandre, j'allais le faire dans quelques instants... Ecoute, je ne suis pas d'humeur badine. C'est quand même hyper-sérieux tout ça et c'est pour toi que je le fais aussi, je te signale... Oui... Non... Ne me remercie pas pour ma générosité : on verra si ça marche. Tu sais, mes relations avec lui ne sont probablement pas au mieux... Jean-Paul Sartre... Marguerite Yourcenar... Milan Kundera, non il n'est pas mort : je ne pourrai pas lui parler, c'est sûr... Je te rappelle. A tout à l'heure."

Bon, maintenant, j'ai le trac. Ca ne m'arrive jamais. Mais Alexandre a réussi à me mettre la pression. Xave me l'avait pourtant dit : "Ce jour-là, tu t'isoles, tu ne réponds plus au tél et hop! direction le paradis." Si Alexandre rangeait un peu mieux ses affaires, je ne serai pas obligé d'inventer des trucs aussi bizarres. Mais bon, quand j'apprécie une personne, je suis vraiment capable de faire n'importe quelle chose pour le peu que ce soit un peu absurde. Allez je me lance.

Je vérifie les haut-parleurs, le micro, l'antenne et la webcam. Ok. Tout est ok. Je lance : High Dei transmission calling... Please wait a moment... J'attends. Il y a bien quelque chose qui se passe : ça crachote un peu dans les haut-parleurs.

De la musique. Il y a de la musique. Une voix douce, féminine, claire : "Romook, nous avons bien pris en compte votre appel. Patientez un instant le temps que nous trouvions votre interlocuteur." On dirait une voix du téléphone rose. Ca y est je sens que je vais me taper la gaule. Merde! Pas maintenant! Hey??! La voix vient de se transformer en une voix d'homme un peu bourru : ils ont dû sentir que la voix précédente n'était pas adaptée à mon cas.

"Bonjour Romook. Je suis celui avec lequel tu veux parler.

- Bonjour Dieu. Je suis un peu embêté d'appeler pour ça, mais...

- Je comprends, mais évite tes circonvolutions. Il faut qu'il aille dans la chambre à coucher. C'est là que se situe son papier lui permettant de retirer sa nouvelle carte d'identité. Dis-lui aussi qu'il arrête de penser à elle. Elle n'est pas faite pour lui. Ils seront bons amis : c'est déjà pas mal. Par ailleurs, pourrais-tu signaler à Elisabeth que si ses écrits sur Elvira sont très biens, il faut qu'elle fasse attention à ne pas trop s'investir personnellement... C'est de la littérature que nous réprouvons ici. C'est souvent pas très chrétien et même ça frise la zoophilie par moment et, du coup, c'est contre nature.

- A ce propos d'ailleurs, je voulais parler des tremblements de terre...

- Ecoute, Romook, je vais te parler de Dieu à homme : t'as pas intérêt à recommencer à te foutre de moi comme ça. Franchement, c'est pas chrétien. Tu crois qu'ici on a Internet? On fait avec les moyens du bord, c'est tout.

- Oui, mais l'amour, que ce soit entre deux êtres de sexe différent ou du même sexe, ça reste de l'amour non?

- Ecoute, quand l'homme m'a créé, il m'a donné un job : ce n'est pas à moi de redéfinir ma mission.

- T'es un simple exécutant, c'est ça? C'est un peu con-con comme raisonnement, non? Ici, tout le monde pense que tu tires les ficelles. Affranchie toi. Relis Nietzsche si ça peu t'aider.

- Attends, regarde les choses en face. Deux personnes du même sexe ne peuvent pas avoir d'enfant. Et puis, tous les mythes de l'humanité sont construits sur ce modèle : Tristan et Isolde, Roméo et Juliette...

- Oui mais aujourd'hui, il y a l'adoption, l'insémination artificielle et pleins d'autres trucs à venir. C'est un vieil argument qui ne tient pas non plus ce que tu dis. Et en plus, je ne vois pas où est le rapport? On peut s'aimer sans vouloir d'enfant, ça n'est ni corrélatif, ni obligatoire. A mon avis, il est temps de passer à la bible version 2.0, non?

- Tu sais, je ne suis pas seul à décider.

- Est-ce que tu peux me passer Jean-Paul Sartre ou Marguerite Yourcenar? J'ai deux, trois trucs à leur demander.

- Romook, je ne suis pas le service des renseignements. Alors faudrait peut-être pas exagérer.

- Oh! là! là! T'es lourd. Et dans tes conditions générales de vente, tu vas aussi me dire qu'il y a une clause de non-garantie si on n'est pas heureux en suivant les principes chrétiens ?

- Romook, il y a des liens qu'on ne peut pas défaire : la notion de bonheur est liée à la vie comme le nombre pi l'est au cercle. On n'y peut rien. C'est comme ça.

- T'as quand même créé l'univers, c'est toi le responsable, non?

- Ca, c'est ce qu'on dit pour le décorum, sinon personne ne croirait en moi.

- Ok, Dieu. Merci en tout cas pour le renseignement. Je suppose que tu as du boulot, je vais te laisser.

- Oui, j'ai une réunion avec Bouddha. Il veut savoir si c'est conforme aux principes bouddhistes de réclamer l'indépendance d'un pays. On a du pain sur la planche comme tu le constates.

- Oui. Pas facile. A plus!"

Bon, donc ça marche. Reste à savoir si je peux le mettre en téléchargement gratuit sur Internet ce nouveau programme. En même temps, ils n'ont pas l'air d'avoir prévu un call center là -haut. Je vais en parler à Alexandre. Allez hop! Je l'appelle.

"Alexandre, oui, c'est Romook. Ca va? Figures-toi que ça a marché. Pour ton papier, ce doit être dans la chambre à coucher... Si c'est Dieu qui le dit... Tu devrais regarder à nouveau... Bon, sors la bouteille de rouge dont tu m'as parlé : j'amène le tire-bouchon. A tout de suite."

Romook, participation au "Dis moi dix mots" sur le sixième sablier dont l'amorce provient d'un billet de Chondre.