"Certains soirs, pour faire mon intéressant, il m'est arrivé de monter sur une chaise, de me draper dans un torchon à carreaux et de déclamer une poignée de vers avec des accès de lyrisme proportionnels à mon taux d'alcoolémie. Il s'agissait de l'extrait suivant : "Obscur et froncé comme un œillet violet/Il respire, humblement tapi parmi la mousse/Humide encore d'amour qui suit la pente douce/Des fesses blanches jusqu'au bord de son ourlet." déclarai-je sans craindre le regard de mon interlocuteur.

"Oh! Nous avons tous eu des moments de folie, qui ne sont pas forcément à mettre sur le compte d'un taux d'alcoolémie vous savez, vous avez tort de vous mortifier. Il m'est arrivé également d'évoquer quelques vers raciniens en me rasant : "Oui, je consens qu'au ciel on élève Alexandre;/ Mais si je puis, Seigneur, je l'en ferai descendre/ Et j'irai l'attaquer jusque sur les autels/ Que lui dresse en tremblant le reste des mortels."

- Alexandre le Grand. Une grande tragédie. Je reste plus attiré par la poésie qui est plus simple à retenir.

- Oui, en effet. La poésie a aussi son charme. Comment se poursuit le poème, forme que je suppose être, que vous avez débuté ?

- "Des filaments pareils à des larmes de lait /Ont pleuré, sous l'autan cruel qui les repousse, /À travers de petits caillots de marne rousse, /Pour s'en aller où la pente les appelait."

- C'est très beau. L'auteur avait un goût pour l'abstraction car on peine à imaginer de quoi parle le poète. Et de qui sont les vers que vous citez? Un être empreint de modernité, je le subodore.

- L'histoire ne nous permet pas de vraiment savoir. Ils sont généralement attribués à Rimbaud. Mais, vraisemblablement, Verlaine se serait penché dessus - si vous me permettez cet audacieux parallélisme.

- Vous savez, Monsieur Romook, lorsque c'est dit avec élégance et que les convives à vos côtés ne peuvent pas soupçonner une incongruité dans vos propos s'ils ne sont pas directement inclus dans la conversation, tout est permis."

Dans le silence feutré de notre repas, l'ensemble des convives à la table approuvait du regard les propos du maître des lieux. Arrimé à notre discussion, personne ne semblait réellement intéressé. L'exercice - de style - n'était pas facile, le moindre faux pas et tout basculait. La légère remarque de mon interlocuteur marqua les limites au-delà duquel mon humour ne pouvait plus s'épanouir. Je me jurais de faire attention.

Ce dernier, relançant la conversation après un silence qui n'était pas encore assez long pour être gênant, m'interrogea à nouveau : "Et quel est le titre de cette œuvre que je ne connais pas ?

- Le sonnet du Trou du Cul, monsieur le Consul."

Romook, encore pleins d'autres souvenirs à raconter, j'espère, après ce cinquième sablier tiré d'un certain M. LeChieur.