Le premier épisode...

Episode précédent (XV)


« The Liar paradox, is it an interesting book ? » Tiré de ses rêveries, le vieux libraire regarda le jeune homme qui l’interrogeait. Les cheveux hirsutes, une marée montante de piercing envahissant son visage post-adolescent, le jean - trop large, of course - vomissant un caleçon, les futurs scientifiques avaient aujourd’hui un style que l’on n’aurait pas imaginé de son temps…

Il répondit par de brèves phrases que, pour tout amateur de jeux logiques, ce livre était une merveille, au même titre que « The lady or the tiger » (le livre qui rend fou). Le jeune homme fit une petite moue désappointée. « So, you just have to say that’s a damn’d boring book. » Evidemment, Jean aurait dû s’en douter. Ce jeune client, un habitué des livres mathématiques les plus ardus, ne s’enivrait que des théories complexes, hermétiques et méconnues des branches les plus sombres de l’algèbre ou de l’analyse.

Jamie était du nord de Londres et venait une fois par mois environ se rassasier d’ouvrages étranges. Jean ne connaissait d’ailleurs pas grand-chose de lui, hormis son extraordinaire capacité à digérer des théories mathématiques absconses en pur autodidacte. Lorsque les deux hommes se parlaient, il n’était question que de complétude, d’espaces vectoriels et autres univers conceptuels. Les questions d’un ordre plus intimes étaient évidemment les grandes absentes de leur discussion. Pour Jamie, les détails de ce type ne pouvaient qu’être anecdotiques et d’un intérêt fort limité. Jean comprenait cette attitude, mais souffrait de ce manque de sensibilité. La vie lui avait appris à ressentir.

Lors de leurs échanges scientifiques, Jean était pris de nostalgie pour ses années d’enseignement et de recherches. Ses années abandonnées devant un écran d’ordinateur ou à lire des livres dont peu de personnes ne connaissent l’existence... Il partageait à nouveau cette vie avec ce jeune rebelle des mathématiques. Une seconde vie par procuration en quelque sorte. Finalement, l’existence était une suite de hasards qui se combinent entre eux. Rien de plus.

Il avait beau comprendre ce qui l’avait poussé à quitter l’enseignement et la recherche, il n’en restait pas moins perplexe face à son choix. Un choix à la fois dicté par des émotions et une soif de connaissance, mais surtout un gigantesque besoin de compréhension. Comprendre l’incompréhensible. Comprendre l’esprit humain. Tout était logique et tout aurait pu être différent dès l’origine. C’est une femme qui a provoqué cette bifurcation dans son existence. Rien qu’une femme…

Bifurcation. Voilà bien un étrange mot tout empreint d’une culture de la destinée écrite. Une voie tracée. Bifurcation. Comme s’il y avait un chemin établi à suivre et qu’à certain moment, Dieu - ou le hasard, l’un valant bien l’autre - se mêlait de déposer une épreuve sur la route. Il y a alors le choix entre la réponse correcte – c’est-à-dire en conformité avec ce qui a déjà été vécut : le choix raisonnable - et le reste, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas prévu, l’inattendu, l’imprévisible, le bizarre.

Et bien souvent, lorsqu’un individu a choisi cette autre voie, s’il réussit, il a eu l’intuition qu’il fallait (ou le cran de le faire au bon moment). S’il échoue, on se demandera bien pourquoi il a été s’aventurer dans de pareilles histoires alors qu’il avait tout pour être heureux. Jean avait suivi les sentiers de traverse. Aujourd’hui, il était heureux. Nostalgique parfois. Mais cette autre vie correspondait à un autre Jean. La vie est un paradoxe.

Romook, à suivre...