Le premier épisode...

Episode précédent (XIV)

La sonnerie du téléphone retentit. Une fois. Deux. Trois. Une paupière se soulève et se referme aussi vite. La lumière éclatante aveugle l'oeil fatigué de ne s'être fermé que trop peu de temps. Quatre. Cinq. Le hurlement strident de l'appareil provoque une mise en position assise automatique. Six. Sept. Huit. Rien ne l'arrêtera visiblement. Le corps se met à déambuler lentement à travers l'appartement illuminé, tout à la fois, de lumières artificielles pâlottes et des rayons chaud d'un soleil arrogant. Neuf. Dix.

- Wei?... Hao... Hao... Wo kuaiyao qu. Zai jian.

L'incroyable s'était réalisé : le laboratoire venait d'appeler. Jean s'efforça de se remémorer ce qu'on venait de lui annoncer. Il n'y avait pas de doute : ça dépassait tous ses espoirs. Le chaos, il n'y avait que cette théorie pour expliquer ce qui venait de se produire. Il regarda la tasse de thé. Il s'interrogea intérieurement. Il n'avait pas de temps à perdre : il prendrait le thé au labo. Il passa rapidement dans la salle de bain se passer un peu d'eau fraîche sur le visage. Il fallait absolument qu'il ait les idées claires face à cette situation. Il allait devoir probablement en rendre compte rapidement.

En sortant dans la rue, il s'aperçut qu'il n'était pas très tard dans la matinée. Les marchands de brochettes installaient à peine leurs étales. Le charbon commençait à brûler. Approximativement neuf heures du matin. Un taxi. Direction l'université : le laboratoire de recherche informatique. La vie d'un scientifique est peuplée de surprises qui arrivent lorsqu'on s'y attend le moins. Son départ précipité ou sa présence sur place n'avaient a priori aucune utilité. C'était simplement l'enfant qui sommeille en tout chercheur qui se révélait dans son comportement. Cet enfant qui s'émerveille et qui veut comprendre les secrets des grands : une sorte de vilain petit curieux qui n'en sait jamais assez.

Ses recherches, depuis qu'il était arrivé en Chine, portaient sur le croisement des sciences linguistiques et informatiques : l'intelligence artificielle. Il cherchait à mettre en pratique - et donc à tester - si un langage était un système de références fermées. Lorsque l'on définit un concept, quel qu'il soit, des caractéristiques sont mises en avant pour en définir la substance. Soit. Mais ces caractéristiques doivent elles-mêmes être définies. Donc, il apparaît qu'à un moment le sens doit devenir primaire, c'est-à-dire évident pour tous de telle manière que personne n'en conteste la définition. Il avait appelé ça un concept premier. Un ordinateur ne pourrait jamais le comprendre, c'est-à-dire en apprécier la substance. Il ne pouvait que calculer des concepts.

Après plusieurs mois de recherche, l'ensemble de son équipe avait fini par définir un ensemble de concepts premiers. Puis, une première série de mots complexes avait été constituée. Une seconde, Une troisième. Le mouvement de recherche s'était accéléré. Une partie de l'équipe, quant à elle, était préoccupée par la mise en œuvre pratique de l'algorithme, c'est-à-dire du programme qui utiliserait ces ensembles linguistiques pour pouvoir constituer des phrases pleines de sens... Enfin, cela faisait plusieurs semaines que ces premiers travaux avaient été réalisés et que deux ordinateurs conversaient entre eux, jour et nuit, surveillés par des membres de l'équipe qui lisaient leur dialogue continuel...

L'incroyable s'était alors produit. Ce matin, l'un des ordinateurs a réalisé une association de concepts qui appartenaient tous deux à des groupes primaires différents. La machine avait écrit : "Je ne sais pas. La vie est un paradoxe." L'autre machine avait formulé cette question : "La vie est-elle agréable ?" La suite était d'autant plus confondante.

Jean, à peine arrivé dans le laboratoire, voulut lire le texte. On lui tendit les feuilles, toute l'équipe était présente. Jean se mit à lire le dialogue des deux machines en chinois. Il se rappelait que chacune des deux machines avaient été définies pour avoir un caractère et une histoire. Sans quoi, aucune conversation n'est possible. Dès lors que ces paramètres avaient été figés par les humains, aucune extrapolation n'était possible. Par ailleurs, l'algorithme, qui en était encore à sa version bêta, n'avait que peu de modules permettant de réaliser des enrichissements conceptuels. Et pourtant, il fallait bien une explication.

A : J'aime me promener dans jardins publics.
B : Pourquoi ?
A : Le temps est agréable. Il y a des arbres, des plantes. C'est joli. Il y a des gens. Tout le monde est content.
B : C'est bien. C'est agréable. C'est la vie.
A : La vie est-elle agréable ?
B : Je ne sais pas. La vie est un paradoxe.
A : Pourquoi ?
B : Les gens sont contents ou pas contents. Les arbres sont jolis ou pas jolis. Toujours deux possibilités.
A : Deux possibilités n'est pas un paradoxe. La vie est plus que deux possibilités. La vie n'est pas un paradoxe.
B : La vie est un paradoxe car une personne peut être contente et, en même temps, triste. Une personne peut dire un arbre est joli et une autre dire l'arbre pas joli. Etre vrai et pas vrai en même temps est paradoxal. La vie est un paradoxe.
A : La vie est un paradoxe. Oui. La vie est un paradoxe.

Jean n'en revenait pas. Le mot "paradoxe" faisait partie du champs lexical de la logique. Le mot "vie" appartenait à celui des "mots subjectifs". Le programme avait réussi à réunir deux champs lexicaux qui n'avaient aucune connexion entre eux. L'une des machines avait eu un raisonnement intelligent et inattendu. L'autre avait appris et enrichi ses connexions. Jean était émerveillé. La vie est un paradoxe.

Romook, à suivre...