Le premier épisode...

Episode précédent (XIII)

Le thé était froid. La tasse, d'un blanc pâli par l'âge, semblait disposée sur la table accidentellement. Décorée de petites arabesques bleues, dont certaines formes étaient dragonisantes, elle était en quelque sorte déplacée. Enfin, elle n'était pas à sa place. D'ailleurs, pouvait-on lui en trouver une ? Récipient d'un contenu devenu sans attrait, inutile, insolemment elle trônait à côté de quelques feuilles manuscrites, déposée sur la table avec précaution et délicatesse, les unes après les autres. Immobile et fière, surplombant la surface comme une mystérieuse tour de garde abandonnée, elle contemplait la pièce. Arrogante, elle dépassait même d'un tout petit peu la théière qui, rappelons-le, n'était qu'un objet de transit entre la casserole et la tasse. L'utilité de la théière, c'est avant tout de faire infuser le thé. Lorsqu'il est prêt, il la quitte pour finir son court voyage en d'autres lieux. Un objet de transit. Pour finir son court voyage en d'autres lieux. Lieux.

Narquoise, cette petite tasse poussait le vice jusqu'à tortiller son dragon pour en présenter la tête, ostensiblement. Ce motif que l'on retrouve partout dans les édifices chinois, comme sur l'une des nombreuses portes d'Yi He Yuan, le Palais d'Eté. Ce dont s'était étonnée Thérèse d'ailleurs. Thérèse.

Le dragon chinois. Symbole de la fusion des contraires, cet animal mythique a une caractéristique étonnante, à savoir celle d'être profondément humain. Capable d'erreurs, de bêtise, il est également celui qui voit l'avenir ou dont la sagesse est inégalée... C'est pourquoi la calligraphie du mot « Dragon » a pris tant d'importance en Chine, tout au long des millénaires, comme aucun autre caractère chinois...

Dragon, la calligraphie suspendue au mur, dépouillé de tout autre décoration, donnait à la pièce un aspect sévère. Tout semblait en ordre, hormis quelques feuilles éparses, sur lesquelles une écriture féminine avait dessiné des lignes courbes et délicates, lignes se transformant en lettres, mots et phrases pour tout occidental. Mais on était en Chine. Et l'écriture manuscrite d'une langue européenne est ici objet autant d'incompréhension que de fascination... L'art noble de la calligraphie chinoise transmet à ces lignes griffonnées un aspect secret et magique pour le peuple asiatique. Seul un européen pouvait comprendre le sens de ces pages. Seul un européen pouvait comprendre. Comprendre.

Quelques étagères faisaient face à la tasse de thé. Imposantes. Pleines d'un savoir occulte sur le bouddhisme. Mais aussi sur la philosophie européenne. Quelques ouvrages dans différentes langues. En somme, rien de très consistant face à l'existence. Face aux vicissitudes de la vie. Face. Sur l'autre partie de la tasse se devinait la fin du corps du dragon, sa queue. Une image enroulée sur elle-même. Un plan en deux dimensions dont les extrémités finissent par se rejoindre. Extrémités distantes presque réunies sur un infini circulaire. Infiniment proches l'une de l'autre. Eloignées et pourtant si rapprochées. Le lointain enfin marié au contemporain par un lien physique. Lointain enfin marié au contemporain. Contemporain.

Le thé ne se réchauffe pas. Lorsque sa chaleur l'a quitté, il faut de nouveau le faire infuser. La chaleur sublime sa saveur. Mais la même opération ne peut être répétée indéfiniment. Progressivement tout ce qui a fait son individualité se perd. La chaleur ne suffit alors plus à le réactiver. On ne retrouve plus cette sensation unique de voyage. Sa saveur s'est évanouie avec le temps. Seul un souvenir subsiste. Une impression de douceur. Sa douceur. Sa délicatesse. Sa grâce. Son parfum. Parfum.

La porcelaine de la tasse, comme usée et vieillie, ne reflétait que des éclats mornes de la lumière blafarde du lieu. Le peu de meubles qui habitaient cet espace accentuaient les volumes vides et déserts. Les murs, blancs, assourdissaient toutes velléités de couleur. Glacial, un lit attendait un réconfort. Jean entendit son appel. Résigné, il se leva et partit à sa rencontre. La lumière projetait devant lui une ombre en forme de brouillard. Son univers resta baigné dans une pâleur glauque toute la nuit. Au petit matin, il s'endormit.

Romook, à suivre...