Le premier épisode...

Episode précédent (XII)


La lettre que tu tiens entre les mains, Jean, c’est avant tout l’aveu de mon impuissance : l’incompréhension de mon être mariée à celle de mon univers. Je suis prisonnière, pas seulement des contingences de la vie qui m’étreignent, comme tous les autres êtres, mais prisonnière de moi-même, de mon incapacité à lever la tête et à reconnaître le Vrai. Je t’aime. Je t’aime avec fureur et passion ; je t’aime dans l’absurdité d’un monde qui me refuse le droit de t’aimer ; je t’aime comme une amante enchaînée et qui attend la délivrance des caresses de son maître ; je t’aime avec pour seul pitance la connaissance de ton amour pur et parfait ; je t’aime pour tous ces rêves que tu m’offres et que je suis pas digne de recevoir ; je t’aime dans un rêve, celui d’une relation possible où les chaînes de la morale n’existent pas ; je t’aime libre avec mon cœur et mon esprit ; je t’aime sans raison, sans savoir mesurer ce qui est raisonnable ; je t’aime parce que c’est impossible et que je veux y croire ; je t’aime avec ma vie dressée contre moi ; je t’aime naturellement ; je t’aime, c’est tout, et je ne voudrai que ce ne soit rien que ça.

Comme le monde est cruel d’avoir imposé des codes pour tout, des règles qui encastrent les sentiments naturels, les enferment dans des cangues, enserrent nos êtres et leurs désirs dans des schémas établis, dans des modes d’emploi d’existence. La vie en société se déroule sans échappatoire. On nous regarde, on nous épie, on nous juge. Il faut rester présentable, il faut marcher sans faire de faux pas, il faut rester irréprochable. Il n’y a qu’une seule voie offerte : celle des autres. Il n’existe pas de place pour l’original, je le sens, je le sais. Et si un autre chemin existe, il est trop tard pour moi : j’en suis infiniment désolée. J’aurais voulu être une autre : irresponsable, amoureuse transie prête à tout sacrifier, franche et sincère avec elle-même et les autres, avec toi avant tout. Mais je ne suis pas cette femme qui aurait grâce à mes yeux. Je suis moi, une femme trouillarde, confortablement installée dans son existence, prête à jouer les rebelles en pensée mais qui tremble à l’idée de mettre en œuvre le plus petit acte de rébellion… J’ai mal au ventre, Jean, de devoir t’écrire ce qui me semble être le plus bel acte d’amour que je ne pourrai jamais te faire : te dire la vérité.

Je retarde maintenant cet instant depuis le début de cette lettre, parce que j’ai peur de me l’avouer, j’ai peur de te quitter, de te perdre et de te blesser. Chaque mot, chaque phrase que je pose sur ce papier est un instant de gagné dans la durée de notre relation, je le sais, même si c’est du temps gagné en décalé. Au moment où tu lis ces lignes, je suis de toute façon loin de toi – si j’ai osé te donner cette lettre et si j’ai bien été la peureuse que je crois être. Je t’ai menti et c’est peut-être impardonnable. Je t’ai menti pour mieux t’aimer, parce que les amants n’ont aucune moralité pour obtenir l’objet de leur désir. C’est seulement après que vient la morsure de la conscience, de la morale, pour les personnes comme moi, qui ne sont pas armées face à l’immoralité, non rompues aux usages non conventionnelles.

Pendant que nous faisions l’amour, rien de tout ça ne me tracassait. J’étais libre, ailleurs, dans un pays inconnu, hors du temps, libérée de mon univers quotidien et (ô combien) pesant. Je sentais tout de même s’installer comme un remord coupable, l’horrible sensation d’être une menteuse face à nous. Pourtant, j’ai tout fait avec une sincérité qui m’étonne moi-même. Les paroles, les actes, tout n’était qu’enchaînement d’évidence. La sensation que rien ne pouvait être différent m’a habité à tout instant. Cette histoire que nous avons vécue, je l’ai vécue avec un bonheur intense, propre à faire perdre la raison. Depuis des années, je suis dans une vie imaginaire dans laquelle tout est en ordre. C’est face à cette vie imaginaire que j’ai menti. Mes sentiments sont réels, Jean, et pardonne moi de ne pas t’avoir informé de tout pour que tu aies le choix.

Je découvre en t’écrivant que ce qui est difficile est bien l’aveu en lui-même, et non pas le fait de prononcer les paroles qui correspondent à l’aveu, face à toi et aux réactions que tu aurais. La difficulté ne provient pas seulement de mon mensonge, mais surtout de l’obligation que j’ai de me regarder et de me dire que je ne suis pas la personne que je crois être. Je ne suis pas une femme de confiance, aujourd’hui je le sais. Je trompe. Je réalise des actes que j’ai condamnés aux détours des conversations de la vie courante, sans égard pour les sentiments qui pouvaient inspirer la personne, sans compréhension, avec une indifférence et une froideur qui m’effrayent aujourd’hui. Avouer ma faute revient à m’obliger à reconnaître que je ne suis pas digne de confiance.

Jean, je suis mariée et j’ai des enfants. Pardonne moi de te l’avoir caché. Voilà, je l’ai écrit. A peine couchés sur le papier, ces mots ne me font plus peur. Je viens encore de les relire et je constate que j’ai écrit tant de phrases pour ne pas les poser que c’en est presque ridicule. Je viens de relire toute la lettre. Il y a bien des phrases ou des paragraphes que je voudrais supprimer. Je ne toucherai à rien, il y a un trop plein de sincérité qui correspond à mon état d’esprit. Je veux être nue devant toi, Jean, nue pour te demander pardon de te faire si mal. Oui, je suis mariée, j’ai deux enfants qui grandissent, aimés par leurs parents. Je les aime. Dans une certaine mesure, on peut dire que j’aime aussi mon mari. Quel paradoxe qui consiste à aimer un homme et à le tromper, délibérément, avec un autre à qui on écrit dans la même lettre qu’on est folle d’amour !… Moi aussi, je m’interroge.

Ca peut paraître étrange, mais je vous aime tous les deux, pas de la même façon, c’est tout. Je suis sincère, avec chacun de vous deux. Il n’y a pas de contrariété entre les deux. Notre histoire, Jean, est ressurgie du passé et a été vécue dans un présent irréel, extraordinaire, en dehors du cadre où évolue mon mari. Je retourne à Paris, je reviens reprendre mon rôle dans ma vie habituelle. Je ne vais pas cesser de penser à toi, mais que puis-je faire ? Je ne peux pas divorcer. Ce ne serait pas raisonnable, pas supportable. Je n’y arriverai pas, mais j’y ai pensé ces quelques jours où j’ai senti le désir qui montait en moi, pendant tous ces instants où mon cœur a été mis sous pression. Et puis, comment me considères-tu maintenant que tu sais que je t’ai caché mon statut de femme mariée ? Auras-tu envie de me revoir ? De toute façon, il ne faut pas que l’on se revoie. Ce n’est pas possible, ce n’est pas correct. Comme la vie aurait été différente si nous avions vécu notre histoire il y a vingt ans !

Cette lettre est une lettre d’amour et une lettre d’adieu. Nous ne nous reverrons pas. Je ne pourrai pas vivre une histoire comme la nôtre dans la clandestinité. D’abord, parce que ce n’est pas digne de nous. Ensuite, parce que je suis faible et je n’arriverai pas à avoir une double vie. Enfin, parce que si mon amour a un sens aujourd’hui, c’est parce que tu es un homme digne et respectable, pur et plein d’amour. A aucun moment tu ne m’as posé la question. Je ne sais d’ailleurs pas si je t’aurais dit la vérité de toute façon… Mais si cette question ne t’est pas venue à l’esprit, c’est probablement parce que tu es encore un grand enfant, Jean, et je veux croire que tu conserveras cette innocence au fond de toi. C’est comme ça que je continuerai à t’aimer, dans le secret de mon âme.

Pardonne moi, Jean, d’être une femme faible, trop lâche pour oser te dire les choses en face, trop peureuse pour changer sa vie, trop raisonnable pour croire que notre amour serait plus fort que tout, trop romantique pour ne pas avoir su être une simple maîtresse, trop égoïste pour ne pas avoir su résister à la tentation d’écrire cette lettre, trop imparfaite pour mériter ton amour. Pardonne moi encore de décider du sort de notre relation, seule, et de te laisser seul dans ta solitude chinoise. Je suivrai tes travaux, de loin, en silence. Ce sera ma manière de rester en contact avec toi. Et s’il te plaît, ne cherche pas à prendre contact avec moi. Je n’arriverai probablement pas à refuser de te répondre. Ne me rends pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont déjà. Tout est impossible pour notre amour : il faut que l’on se convainque de cette idée.

Je t’aime.

Adieu, mon amour perdu.

Thérèse

Romook, à suivre...