Le premier épisode...

Episode précédent (XI)


Ses yeux étaient fixes. Son corps, tendu comme un arc, restait immobile. Pourtant, le bouillonnement intérieur était violent, intolérable. Un feu internet le brûlait. Il prenait connaissance lentement du contenu de la lettre scrutant derrière chaque phrase, le sens caché, le non-dit qui le mettrait sur la piste. Il avait la sensation qu'elle lui chuchotait à l'oreille toutes ces choses et qu'elle retardait à dessein le moment de la délivrance. Son attention se portait sur chaque mot, chaque terme... Elle s'adressait à lui pour qu'il entende, qu'il comprenne. Il s'efforçait donc de l'écouter. Mais plus la lettre dévoilait ses secrets, plus son esprit était troublé. Malgré son aptitude au raisonnement, la confusion s'installait. De longues minutes s'écoulaient. Silencieuses. Mystérieuses. Jean lisait. L'univers s'était immobilisé.

Souvent, je me suis interrogée sur le sens de la vie, de l'existence. Je suis comme tout le monde. J'ai des doutes, des envies, des peurs. Nos études, nos recherches, notre statut ne nous apportent rien. Rien. Face à l'existence et toutes les interrogations qu'elle suscite, nous sommes toujours seuls, toujours démunis. Je ne crois pas qu'il y ait une grande différence entre les intellectuels et les autres personnes. Toutes ses problématiques existaient avant nous, Jean, et continueront au-delà de nous. Elles sont les mêmes pour tous. Tu m'as parlé de ton intérêt pour le bouddhisme. Ce n'est pas une solution. C'est simplement un moyen d'avancer sur le chemin. Un moyen parmi tant d'autres. Peut-être que c'est ta solitude qui t'a conduit à t'intéresser à cette doctrine sans joie. Pour ma part, j'ai choisi de vivre la vie - et c'est peut-être là l'erreur, mon erreur.

Il leva les yeux et regarda fixement devant lui. Dans le vide. Le regard perdu. Sans bouger. Son univers s'était immobilisé. Mais le monde continuait à bouger. La dissociation entre lui et l'univers venait de se produire. Sa conscience percevait avec plus d'acuité cette différence entre son être et autrui. Ce monde, extérieur, qui préexistait avant sa conscience et qui se poursuivrait inexorablement après sa mort... Il comprenait aussi que l'amour, c'était le lien qui se tissait entre lui et une partie de cet univers extérieur, cet autre qui vivait aussi. La réunion de ces deux univers - personnes donne naissance à l'amour lorsqu'elles croient partager la même sphère de subjectivité. Il posa gravement la première page sur la table. Lorsque les choses commencent à faire sens, elles éclairent incidemment des parties inattendues de l'âme.

J'ai d'abord été une jeune femme avant d'être un esprit. Avec des désirs de femmes. Tu m'intriguais, me plaisais... Mais j'avais besoin d'être aimée. Et tu n'as jamais été présent dans ce domaine avant ces derniers jours... La vie a choisi. Je me suis laissée porter par elle, là où elle décidait de m'emmener : j'ai ri, pleuré, dansé... J'ai eu des amis, des amours, des amants... J'ai été heureuse, malheureuse, nostalgique... Je crois que j'ai connu toute la palette d'émotion qu'un être humain ressent dans son existence. C'est beau cette faculté que nous avons de ressentir la vie palpiter en nous. L'être humain est un réservoir inépuisable d'émotion. J'ai aimé le visiter. Creuser au plus profond de moi-même, vivre des choses au-delà de la morale, juste pour explorer mon coeur, mon corps, mon âme. Dans ce voyage, je t'ai perdu, oublié. C'est vrai, j'ai oublié que tu existais. Peut-être parce que nous n'avions pas partagé le moment que nous devions vivre ensemble. La vie ne pardonne pas ceux qui la contrarie. Il faut la respecter, Jean, et nous ne l'avons pas fait en demeurant de respectables amis.

S'il n'avait pas osé l'approcher lorsqu'ils étaient étudiants, c'était parce qu'il n'avait pas confiance en lui. Une autre raison - qui lui paraissait aujourd'hui évidente - était qu'il l'aimait tant qu'une crainte qu'elle repousse son amour s'était installée en lui. Et, par conséquent, que la nature de leur relation se modifie... Intuitivement, les êtres pressentent que les évènements ne sont pas sans incidence les uns sur les autres. La cristallisation des situations se produit par excès de précaution. Le bonheur n'est pas une molécule chimique connue : ses catalyseurs sont multiples et leurs usages sont toujours risqués. Jean se découvrait fragile, sensible, précautionneux. Il rencontrait ce Jean d'autrefois qui avait aimé une femme dénommée Thérèse.

Comme la vie aurait été différente si tu m'avais serré, ne serait-ce qu'une fois, dans tes bras! Même une main posée sur la mienne aurait été un signe. J'avais besoin d'encouragement. Ne te méprends pas : je ne te blâme pas. Je suis simplement révoltée par mes sentiments. Révoltée par l'existence. Parfois, la vie est un vrai scandale. Aujourd'hui, alors que je ressens dans la profondeur de ma chair tout l'amour qui veut se donner à toi, l'inéluctable chemin de nos deux vies va nous séparer à nouveau. Si un amour passé ne peut se revivre, notre nouvel amour, quant à lui, est déjà mort-né. Il n'a pas droit à l'existence car il arrive trop tard...

Ils sont dans un petit café. Ils se regardent. Il vient de finir une démonstration d'algèbre. Elle a des yeux brillants, lumineux, qui contiennent une étrange lueur. Il ne sait plus quoi dire, ni quoi faire. Il aime ce regard qu'il ne déchiffre pas. Absorbé dans cette délicate douceur féminine qui rayonne d'elle, il est bien et inquiet. Une légère angoisse le tenaille, née d'un sentiment d'impuissance. Il aimerait la toucher. Il aimerait juste lui dire combien il aime sa présence, son bonheur de la regarder. Elle attend. Il attend. Elle attend. Il demande l'addition. En quelques mots, le charme s'est évanoui. Elle n'attend plus. Ils sortent du café. Ils marchent sans se parler, côte à côte, trop proches l'un de l'autre pour ne pas se toucher. Et pourtant, ils ne se toucheront pas.

Ces derniers jours, j'ai bien senti chez toi une volonté forte de nous rendre accessible l'un à l'autre. Tes projets, où tu m'as inclus, comme ils sont attirants! Comme je voudrais être à tes côtés dans toutes tes recherches... Avons-nous encore la force de changer l'ordre du monde? Nous sommes deux vieux chercheurs. Nous ne voulons plus modifier le monde, nous ne cherchons plus qu'à le questionner... Ce qui manque à notre amour, c'est la folie de notre jeunesse disparue, enfouie sous les décombres d'une existence rangée, organisée, dans un monde où chaque être doit conserver sa place. Jean, il n'y a plus de place sur Terre pour notre amour.

Jean reprit la lecture de la lettre. Mais son esprit rêvassait. Il revoyait bien tous ces instants où la magie les réunissait l'un avec l'autre. Tous ces moments volés à l'éternité, dans lesquels ils n'avaient jamais été aussi intimes... Ces petits riens qui peuvent transformer l'existence de deux être à tout jamais, ces secondes pendant lesquelles ils auraient dû saisir leur destin... Et où aucun des deux n'était intervenu, demeurant les simples spectateurs de leurs désirs. Il en ressentait une profonde tristesse. Il inspira pour se clarifier l'esprit et poursuivit la lecture de la lettre.

Romook, à suivre...