Romook, ectoplasme bloguique

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lundi 25 février 2008

Le vieux libraire - (XVI)

Le premier épisode...

Episode précédent (XV)


« The Liar paradox, is it an interesting book ? » Tiré de ses rêveries, le vieux libraire regarda le jeune homme qui l’interrogeait. Les cheveux hirsutes, une marée montante de piercing envahissant son visage post-adolescent, le jean - trop large, of course - vomissant un caleçon, les futurs scientifiques avaient aujourd’hui un style que l’on n’aurait pas imaginé de son temps…

Il répondit par de brèves phrases que, pour tout amateur de jeux logiques, ce livre était une merveille, au même titre que « The lady or the tiger » (le livre qui rend fou). Le jeune homme fit une petite moue désappointée. « So, you just have to say that’s a damn’d boring book. » Evidemment, Jean aurait dû s’en douter. Ce jeune client, un habitué des livres mathématiques les plus ardus, ne s’enivrait que des théories complexes, hermétiques et méconnues des branches les plus sombres de l’algèbre ou de l’analyse.

Jamie était du nord de Londres et venait une fois par mois environ se rassasier d’ouvrages étranges. Jean ne connaissait d’ailleurs pas grand-chose de lui, hormis son extraordinaire capacité à digérer des théories mathématiques absconses en pur autodidacte. Lorsque les deux hommes se parlaient, il n’était question que de complétude, d’espaces vectoriels et autres univers conceptuels. Les questions d’un ordre plus intimes étaient évidemment les grandes absentes de leur discussion. Pour Jamie, les détails de ce type ne pouvaient qu’être anecdotiques et d’un intérêt fort limité. Jean comprenait cette attitude, mais souffrait de ce manque de sensibilité. La vie lui avait appris à ressentir.

Lors de leurs échanges scientifiques, Jean était pris de nostalgie pour ses années d’enseignement et de recherches. Ses années abandonnées devant un écran d’ordinateur ou à lire des livres dont peu de personnes ne connaissent l’existence... Il partageait à nouveau cette vie avec ce jeune rebelle des mathématiques. Une seconde vie par procuration en quelque sorte. Finalement, l’existence était une suite de hasards qui se combinent entre eux. Rien de plus.

Il avait beau comprendre ce qui l’avait poussé à quitter l’enseignement et la recherche, il n’en restait pas moins perplexe face à son choix. Un choix à la fois dicté par des émotions et une soif de connaissance, mais surtout un gigantesque besoin de compréhension. Comprendre l’incompréhensible. Comprendre l’esprit humain. Tout était logique et tout aurait pu être différent dès l’origine. C’est une femme qui a provoqué cette bifurcation dans son existence. Rien qu’une femme…

Bifurcation. Voilà bien un étrange mot tout empreint d’une culture de la destinée écrite. Une voie tracée. Bifurcation. Comme s’il y avait un chemin établi à suivre et qu’à certain moment, Dieu - ou le hasard, l’un valant bien l’autre - se mêlait de déposer une épreuve sur la route. Il y a alors le choix entre la réponse correcte – c’est-à-dire en conformité avec ce qui a déjà été vécut : le choix raisonnable - et le reste, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas prévu, l’inattendu, l’imprévisible, le bizarre.

Et bien souvent, lorsqu’un individu a choisi cette autre voie, s’il réussit, il a eu l’intuition qu’il fallait (ou le cran de le faire au bon moment). S’il échoue, on se demandera bien pourquoi il a été s’aventurer dans de pareilles histoires alors qu’il avait tout pour être heureux. Jean avait suivi les sentiers de traverse. Aujourd’hui, il était heureux. Nostalgique parfois. Mais cette autre vie correspondait à un autre Jean. La vie est un paradoxe.

Romook, à suivre...

mardi 19 février 2008

Confessions postérieures

Le principe des rétro billets étant acquis, je me permets d'en faire un, laisser un peu comme une bouteille à la mer, et qui dérivera sûrement vers aucun destinataire, sauf peut-être mon biographe officiel, qui lira ses lignes en souriant et se demandant ce que ce billet fait ce jour-là.

Pas la peine de chercher, mon JC, il n'a rien à faire là. J'écris ce billet dans un avion entre la France et la Chine, juste parce que je sais qu'il faut que je laisse une trace de mes raisonnements, de cette part infime de moi que je souhaite exprimer mais que le blog ne m'a jamais permis d'exprimer en temps réel.

En effet, à force d'être lu par mes amis, les femmes qui m'entourent et qui vivent avec moi, ce blog est devenu un lieu où je me suis auto censuré progressivement... Inutile de dire que c'est complètement inutile de s'exprimer sous couvert d'anonymat si, en même temps, cet anonymat ne nous permet pas d'écrire ce que l'on ressent en toute franchise.

Loin s'en faut de croire que je n'ai jamais parlé avec Franchise, disons plutôt que je n'ai pas abordé des sujets que j'aurais peut-être souhaité abordé si mon contexte de lecteurs et lectrices avaient été différents.

Soyons franc, les seuls sujets que j'ai tus sont ceux portant sur mes relations extra couple, lorsque j'étais en couple et que ces dernières se produisaient.

Alors, Romook le nihiliste va-t-il passer à table ? Pas complètement. Une certaine retenue m'empêche de me livrer complètement, non pas que je souhaite cacher des choses, mais bien plutôt parce que je suppose (à tort ou à raison) que ce blog sera un jour lu entièrement par une personne que je ne souhaite pas décevoir, pour qui j'ai beaucoup d'amour et qui me paraît lointaine pour longtemps. Lorsqu'elle lira ce blog, j'espère qu'elle ne sera pas déçue et qu'elle continuera de m'apprécier, en me prenant tel que je suis.

Alors, cette confession, ça vient? En fait, je voudrais parler de mon rapport à la fidélité. Pendant longtemps j'ai conçu "la femme de ma vie" comme un idéal que j'atteindrais nécessairement (puisque je suis capable de tout), et j'ai beaucoup cherché à entretenir cet idéal. Parallèlement à cette idée, j'ai toujours cru que la femme la plus adaptée pour moi était une meilleure amie, séduisante, aimant le sexe. Tout simplement. Pas d'amour, mais une profonde amitié, convaincu par l'idée que l'amour ne dure pas, contrairement à l'amitié. Et puis j'ai rencontré une femme et l'expérience m'a prouvé que j'avais partiellement tort. D'une part, je peux vivre avec une femme que j'aime profondément, d'autre part, l'amour dure si on s'évertue à l'entretenir. C'est un combat quotidien qui doit être fait par les deux (je ne parle pas de la petite routine qui s'installe et qui fait qu'un jour on ne quitte plus l'autre, par habitude pour ainsi dire). J'enfonce une porte ouverte, mais c'est ce constat est celui de mon expérience, partant de loin puisque j'étais convaincu du contraire.

Hormis ce paragraphe sur l'amour, j'insisterai sur autre chose : l'amour n'exclue pas l'attraction pour autrui. Là encore, il faut être profondément chrétien pour croire que l'amour exclut de regarder autrui. Evidemment, dans les faits, c'est l'expérience permanente que nous faisons tous. La seule différence est de sauter le pas ou non.

Pour moi, il y a plusieurs cas de figure :

- on n'est pas capable et on s'invente une morale pour se prouver qu'on est "moralement" impeccable;

- on n'est pas capable, on le sait et on regrette de ne pas l'être;

- on est capable, mais par une incroyable puissance de l'esprit sur le corps, on suit une idée morale et on "résiste à la tentation";

- on est capable, on le fait et on regrette si on n'a pas la mentalité qui suit;

- on est capable, sans problème connu sur la question, et on le fait sans vergogne;

Pour ma part, j'ai une appréciation très réservée sur le troisième cas car je crois que si on sait résister, c'est surtout parce que l'on n'a pas rencontré une tentation à la hauteur de nos exigences. Aucune difficulté à refuser une personne qui ne nous attire pas, ou peu. Dans le troisième cas, je dis simplement que c'est dommage et qu'il faut impérativement apprendre à rompre ses chaînes.

Bon, à quoi ça nous avance ? Simplement à dire que la nature nous conduit vers les autres. Il ne faut pas contrarier la nature car elle est plus forte que nous : c'est un fait. Quelle torture que de lutter pour ne pas céder à l'attraction physique qu'exerce sur nous un être. S'il est consentant, allons-y! Ca a de quoi nous rendre digue, aussi yogi soit-on. Par ailleurs, souvent on est inquiet pour la relation en cours, Pourtant, cette dernière est bien plus en danger lorsqu'un l'un des deux lutte intérieurement pour ne pas tromper l'autre. Se ronger les sangs, dans le silence, en ayant ce sentiment de faire ça pour l'autre, tout en constatant qu'on ne peut pas lui en parler. Finir par lui en vouloir ne nous faire souffrir inutilement. Constater que ce désir ne diminue pas, mais s'amplifie à mesure que l'on lutte contre lui. Conclure par le fait que l'on n'aime plus celui pour lequel on se battait, simplement parce que l'on est envahi d'un désir intarissable, qui brûle tout. Et finir par se séparer, bêtement, pour une histoire de cul qui n'a pas eu lieu.

Après, l'autre situation, c'est celle où l'on rencontre un être avec lequel on ressent cette attraction, on succombe et on se sent tellement bien que l'on quitte celui avec lequel on s'était engagé dans la relation amoureuse. Banale histoire de la vie. Au final, que choisir ?

L'expérience, assurément. D'abord, on n'a qu'une vie et on est là pour la vivre. Je ne crois pas qu'il y ait un sens particulier à l'existence autre que celui de naviguer d'émotions en émotions, de joie en tristesse, sans que jamais ce cycle ne cesse. Certaines personnes nous accompagnent, soit en tant qu'ami, soit en tant qu'amour d'un temps. Dans tous les cas, c'est un chemin qui se partage, mais si au final on reste seul à ressentir les choses. Choisir l'expérience, c'est aussi choisir la voie de la sagesse. Aujourd'hui, je n'ai absolument pas peur de l'infidélité car je constate que c'est un fait acquis de ma vie, qui n'entame en rien mes relations amoureuses, qui aurait même tendance à les enrichir.

Je ne cherche pas à me donner bonne conscience en écrivant ça, mais simplement il est certain que lorsque je vois un de mes amis qui trompe son conjoint ou son épouse, cela me laisse de marbre. Outre l'absence totale de jugement moral sur la question, j'ai tendance à servir assez facilement de couverture. Je trouve que cela a si peu d'importance que finalement c'est nuisible d'avoir imposé cette idée sur la fidélité.

L'idée originelle était d'éviter que les hommes n'engrossent des femmes et qu'elles se retrouvent seules pour élever leurs enfants. Dont acte. Toutefois, avec les moyens de contraception moderne, cette idée du moyen âge a fait long feu je pense. Par ailleurs, les règles juridiques sont suffisamment contraignantes pour responsabiliser les personnes dans un couple. A notre degré de civilisation, la fidélité reste un des bastions qui n'a pas plus de consistance que l'idée de "race" pour les hommes... Je relis tout ça et j'entends une femme qui me dit, au creux de l'oreille, et "si ta femme te trompais, ça ne te dérangerait pas?". C'est déjà arrivé et je dois avouer que je m'en moque. "C'est que tu ne tenais pas vraiment à elle alors." Honnêtement, je dois reconnaître que j'avais un peu peur de les (!) perdre dans la mesure où, pour certaines, seule la qualité d'amant était en jeu. Comme je suis resté en compétition, j'en déduis qu'elles étaient autant satisfaites avec moi qu'avec l'autre :-)

Mais la vraie question, qui se pose dans tout ça, vis-à-vis de moi, est peut être de savoir pourquoi je n'aime pas aliéner ma liberté. La fidélité, c'est d'abord une atteinte fondamentale à notre liberté d'aimer avec notre corps. Dans la mesure où je ne prive pas l'autre de mon corps (car je suis indisponible ou il est indisponible au moment où l'infidélité se produit, et qu'il n'en saura rien), pourquoi cette restriction? Pourquoi? Je ne peux pas la comprendre. Peut-être que je refuse de la comprendre. Dans tous les cas, comme disait ma grand-mère : "on ne se refuse pas à une femme qui s'offre." Précepte familiale donnée vers l'âge de 16 ans. Formule acceptée et retenue, surtout si la femme me plaît. Sinon, je garde un libre-arbitre ;-)

Aujourd'hui, avec mon expérience, je ne crains pas de rencontrer une jeune naïade aux yeux clairs qui me fasse tourner la tête et me détourne de la femme avec laquelle j'ai choisie de vivre. Non pas qu'une jeune naïade n'aurait pas les charmes suffisants, mais disons que je suis assez lucide sur mes besoins en terme de vie quotidienne, sur les qualités que doit remplir ma compagne, pour savoir si je souhaite la changer ou non. Et pour le moment, c'est non.

Voilà pour mon "petit" rétro billet.

Romook, la tête et les jambes en l'air

lundi 18 février 2008

Tokyo : une ville

Poursuivant ma ténébreuse et enrichissante aventure en B & W à travers un univers nippon totalement dépaysant, voici donc encore quelques clichés que j'admire également. J'étais dans un état d'exclusion complète de la société qui m'entourait. Je ne parle pas un mot de japonais - et l'anglais des japonais, lorsqu'il existe, est tellement étrange qu'aucune communication n'est possible.



Ainsi, les points de repères les plus évidents, nom d'une rue par exemple, n'existent même pas... Tous les quartiers sont numérotés, les rues sont elles-mêmes numérotées et les buildings aussi bien évidemment. La seule difficulté à lire 4-3 - 1 (4ème quartier, 3ème rue, numéro 1) est que ces chiffres ne sont jamais indiqués nulle part. Résultat : je me suis orienté dans Tokyo, pendant les trois jours où j'y ai vécu seul, avec un plan et ma boussole.



Le seul lien qui restait avec moi-même était l'écriture de mon blog et mes appareils photo (un EOS 500 couleur et un EOS 5 N&B). Ça donnait l'impression que j'étais un photographe professionnel... L'art a toujours été pour moi une sorte de refuge, je pense. Là encore, c'était tout ce qu'il me restait puisque je ne pouvais parler avec personne. Un voyage, seul, au Japon, est une expérience presque mystique.



Heureusement, il y avait des fils électriques :-) ... Et cette touriste anglaise, en transit pour l'australie, qui m'avait proposé de l'accompagner avec son guide (mais j'ai préféré poursuivre mon chemin seul pour faire des photo : ma seule occupation journalière, devenue presqu'une méditation mystique quotidienne). Lors de ma visite du musée d'art moderne de Tokyo, j'étais dans un état presque second. Vous aurez les photos (couleurs) un autre jour...

Romook, ex japanese tourist

dimanche 17 février 2008

Tokyo : les personnes

Chers lecteurs (Dear Ania),

En ce moment, mon temps libre ne me permettant pas de trouver la sérénité nécessaire à la création littéraire (I think you want to know some parts of my private life because you ask me to see some pictures), sans que M. Y. y soit pour quelque chose (@ Ania SaoulFifre : private joke), mais bien plutôt à cause d'une légère suractivité échiquéenne, je vous laisse en pâture quelques photos prises au Japon, lors de ce voyage mémorable dont vous retrouverez les archives en août 2005 (Maybe, Ania, when you think it's a long time ago I posted something, you could check archives with luck and comment all my precedent posts : probably you can discover some new things. As you know, when I left Msn for here, I lost the comments... Unfortunately :-( ).

Parmi toutes les photos que j'ai prises, sachez que je les considère comme le plus haut degré de maîtrise artistique que j'ai pu atteindre, ce qui s'explique - en partie - par les conditions particulières du voyage (I hope you won't be disappointed, Ania, because there is no tree in my pictures).



J'ai eu le coup de foudre pour ce couple. Comme quoi, "les différences s'attirent" (et "qui se ressemble, s'assemble" : l'une des plus belles contradictions de notre sagesse populaire).



Euh... Coup de foudre aussi... Pas les mêmes raisons. (I won't give a comment because I think it's just an elegant picture with a perfect body. And, my lovely Ania, I know you will be in troubled if I explained what I want to do, then I don't write anything about it. Just note you can not see her as clear as possible : so, it's charming... like a suggestion).



Juste une émotion.

Romook, people in a camera

jeudi 14 février 2008

Souvenirs pieux

Depuis quelques temps, il n'aura pas échappé à mes lecteurs que mon blog, tout entier absorbé par le vieux libraire, prend une tournure tout à fait différente. Ce n'est pas que je délaisse les autres côtés excentriques de mon blog - qui en ont fait sa réputation internationale en son temps - mais résulte d'une enchevêtrement de circonstances particulières que sont mon manque de temps et mon besoin de parler correctement le français. Pour le manque de temps, l'imagination de mes lecteurs est assez fertile pour recenser les activités les plus communes et anodines qui peuvent nuire au temps créatif de mon blog sans qu'il ne soit nécessaire de développer. En revanche, concernant mon besoin de parler correctement le français - nécessité tout aussi professionnelle que personnelle - il est vrai que je dois peut-être m'expliquer un peu sur ce point.

Mon blog, outil de recherche psycho-socio-littératuro-philosophico personnel, comprendre exercice de nombrilisme déguisé, a toujours été un vecteur par lequel je m'exerce à employer les langues étrangères que je possède (anglais et chinois - le polonais et l'allemand ne sont malheureusement pas des langues que je possède) et que je ne veux pas perdre. Mes réguliers voyages en Chine me permettent de ne pas rédiger "trop" de billet en chinois. L'usage de la langue parlée me suffisant. En revanche, l'anglais, que je n'ai pas la possibilité de pratiquer à loisir, a pris une place plus importante dans mon blog. Et pour cause, je n'en ai que rarement besoin, mais le jour où, je me retrouve avec un esprit embourbé dans le chinois qui me fait faire l'exercice suivant : français -> chinois -> anglais. Or, parfois la case "chinois" me bloque et je me retrouve à ânonner mes phrases alors que cela devrait être fluide... Bien, bien.

Alors je fais des exercices, je lis des livres directement dans la langue de Shakespeare, et tout va pour le mieux. J'arrive à obtenir dans un temps relativement restreint un bon rapport qualité traduction dans le sens français -> anglais ET français -> Chinois. Ouf! Et là, je m'aperçois que c'est mon niveau de français qui baisse. Difficulté de trouver les conjugaisons correctes, le juste mot (He! le vocabulaire, tu t'enfuis où?!), la forme grammaticale adaptée, l'orthographe, bref... Le français est vraiment une langue compliquée : pourquoi ça n'est pas du chinois ?

Alors, ces derniers temps, pour renouer avec le niveau de français que j'avais il y a quelques années, je me retrouve à faire des exercices - exercices qui trouvent une application à la fois ludique et créative dans l'écriture du "Vieux libraire", texte sur lequel je n'hésite pas à me faire souffrir. Et puis, parce que c'est un complément naturel à l'écriture, je lis. Oui, je lis des livres en français. J'ai lu ce week-end "Nadja" d'André Breton. Cela faisait plusieurs années que je n'avais pas lu un livre artistique en français. Incroyable pour l'ancien jeune homme que je fus lisant en moyenne 4 livres par semaine il y a à peine une dizaine d'années... Evidemment, c'est en partie la faute de Gombrowicz, qui a réussi l'exploit, en deux romans (Cosmos et La pornographie), à rendre toute autre lecture sans saveur.

Monsieur et Madame de C. n'étaient pas bons partenaires à table. Cette phrase me motive pour vous dévoiler toutes ces petites détresses intérieures qui m'habitent en ce moment. La phrase est simple, bien qu'un peu énigmatique. Elle fait question. Que signifie-t-elle exactement? Marguerite Yourcenar est l'écrivain qui est mon maître en matière de style. Elle sait cristalliser en une phrase simple tout un condensé d'idées. La phrase précitée est tirée de "Souvenirs pieux", où elle relate son enfance. Ce livre, que je débute ce jour, m'interpelle. La rue adjacente de mon lieu de résidence, la rue Jean Moulin, anciennement dénommée la rue Marais, abrite la maison d'enfance de la petite Marguerite, celle de sa grand-mère. Il fallait qu'un jour je puisse coller à cette rue - que je traverse tous les jours - des souvenirs d'enfance de mon écrivain préféré. Pourquoi est-elle mon écrivain préféré ? Je viens de vous le détailler, et la phrase précitée en est un parfait exemple. Elle clôture un paragraphe, une sorte de conclusion récapitulative de ce qui précède. Monsieur et Madame de C. n'étaient pas bons partenaires à table. Et la phrase simple se transforme, par la magie de ce qui a été construit précédemment, en un bouquet de rêve sur ce qu'a pu être la vie de ses parents. Jugez en plutôt par vous-même...

"(...) Fernande savait s'occuper tranquillement des journées entières à lire ou à rêver. Elle ne tombait jamais avec lui dans un bavardage de femme; peut-être le réservait-elle aux conversations en allemand avec Jeanne et Mademoiselle Fraulein.

Tant de bonnes qualités avaient leur revers. Maîtresse de maison, elle était incapable. Les jours de dîners priés, Monsieur de C., se substituant à elle, se plongeait dans de longs conciliabules avec Aldegonde, soucieux d'éviter que parussent sur la table certaines combinaisons chères aux cuisinières belges, telles que la poule au riz flanquée de pommes de terre, ou que l'entremets consistât en tarte aux pruneaux. Au restaurant, tandis qu'il se commandait avec appétit et discernement des plats simples, il s'irritait de la voir choisir au hasard des mets compliqués, et se contenter finalement d'un fruit. Les caprices de la grossesse n'y était pour rien. Dès les premiers temps de leur vie en commun, il s'était choqué de l'entendre dire, comme il lui proposait d'essayer encore une spécialité du Café Riche : Mais pourquoi? Il reste des légumes. Aimant jouir du moment, quel qu'il fût, il vit là une manière de rechigner à un plaisir qui s'offrait, ou peut-être, ce qu'il détestait le plus au monde, une parcimonie inculquée par une éducation petite-bourgeoise. Il se trompait en ne percevant pas chez Fernande des vélléités d'ascétisme. Le fait reste que, même pour les moins gourmets, les moins gourmands ou les moins goinfres, vivre ensemble c'est en partie manger ensemble. Monsieur et Madame de C. n'étaient pas bons partenaires à tables.", Souvenirs pieux, M. Yourcenar

J'espère que vous goûtez mieux cette petite phrase. Tout est en finesse chez mon écrivain, c'est ce qui fait que l'on peut prendre l'un de ses livres au hasard d'une page et, au bout de quelques paragraphes, se retrouver emporter par son génie littéraire qui utilise l'économie des moyens pour faire comprendre aux lecteurs, en peu de mot, beaucoup de choses...

Romook, pause

mercredi 13 février 2008

Le vieux libraire - (XV)

Le premier épisode...

Episode précédent (XIV)

La sonnerie du téléphone retentit. Une fois. Deux. Trois. Une paupière se soulève et se referme aussi vite. La lumière éclatante aveugle l'oeil fatigué de ne s'être fermé que trop peu de temps. Quatre. Cinq. Le hurlement strident de l'appareil provoque une mise en position assise automatique. Six. Sept. Huit. Rien ne l'arrêtera visiblement. Le corps se met à déambuler lentement à travers l'appartement illuminé, tout à la fois, de lumières artificielles pâlottes et des rayons chaud d'un soleil arrogant. Neuf. Dix.

- Wei?... Hao... Hao... Wo kuaiyao qu. Zai jian.

L'incroyable s'était réalisé : le laboratoire venait d'appeler. Jean s'efforça de se remémorer ce qu'on venait de lui annoncer. Il n'y avait pas de doute : ça dépassait tous ses espoirs. Le chaos, il n'y avait que cette théorie pour expliquer ce qui venait de se produire. Il regarda la tasse de thé. Il s'interrogea intérieurement. Il n'avait pas de temps à perdre : il prendrait le thé au labo. Il passa rapidement dans la salle de bain se passer un peu d'eau fraîche sur le visage. Il fallait absolument qu'il ait les idées claires face à cette situation. Il allait devoir probablement en rendre compte rapidement.

En sortant dans la rue, il s'aperçut qu'il n'était pas très tard dans la matinée. Les marchands de brochettes installaient à peine leurs étales. Le charbon commençait à brûler. Approximativement neuf heures du matin. Un taxi. Direction l'université : le laboratoire de recherche informatique. La vie d'un scientifique est peuplée de surprises qui arrivent lorsqu'on s'y attend le moins. Son départ précipité ou sa présence sur place n'avaient a priori aucune utilité. C'était simplement l'enfant qui sommeille en tout chercheur qui se révélait dans son comportement. Cet enfant qui s'émerveille et qui veut comprendre les secrets des grands : une sorte de vilain petit curieux qui n'en sait jamais assez.

Ses recherches, depuis qu'il était arrivé en Chine, portaient sur le croisement des sciences linguistiques et informatiques : l'intelligence artificielle. Il cherchait à mettre en pratique - et donc à tester - si un langage était un système de références fermées. Lorsque l'on définit un concept, quel qu'il soit, des caractéristiques sont mises en avant pour en définir la substance. Soit. Mais ces caractéristiques doivent elles-mêmes être définies. Donc, il apparaît qu'à un moment le sens doit devenir primaire, c'est-à-dire évident pour tous de telle manière que personne n'en conteste la définition. Il avait appelé ça un concept premier. Un ordinateur ne pourrait jamais le comprendre, c'est-à-dire en apprécier la substance. Il ne pouvait que calculer des concepts.

Après plusieurs mois de recherche, l'ensemble de son équipe avait fini par définir un ensemble de concepts premiers. Puis, une première série de mots complexes avait été constituée. Une seconde, Une troisième. Le mouvement de recherche s'était accéléré. Une partie de l'équipe, quant à elle, était préoccupée par la mise en œuvre pratique de l'algorithme, c'est-à-dire du programme qui utiliserait ces ensembles linguistiques pour pouvoir constituer des phrases pleines de sens... Enfin, cela faisait plusieurs semaines que ces premiers travaux avaient été réalisés et que deux ordinateurs conversaient entre eux, jour et nuit, surveillés par des membres de l'équipe qui lisaient leur dialogue continuel...

L'incroyable s'était alors produit. Ce matin, l'un des ordinateurs a réalisé une association de concepts qui appartenaient tous deux à des groupes primaires différents. La machine avait écrit : "Je ne sais pas. La vie est un paradoxe." L'autre machine avait formulé cette question : "La vie est-elle agréable ?" La suite était d'autant plus confondante.

Jean, à peine arrivé dans le laboratoire, voulut lire le texte. On lui tendit les feuilles, toute l'équipe était présente. Jean se mit à lire le dialogue des deux machines en chinois. Il se rappelait que chacune des deux machines avaient été définies pour avoir un caractère et une histoire. Sans quoi, aucune conversation n'est possible. Dès lors que ces paramètres avaient été figés par les humains, aucune extrapolation n'était possible. Par ailleurs, l'algorithme, qui en était encore à sa version bêta, n'avait que peu de modules permettant de réaliser des enrichissements conceptuels. Et pourtant, il fallait bien une explication.

A : J'aime me promener dans jardins publics.
B : Pourquoi ?
A : Le temps est agréable. Il y a des arbres, des plantes. C'est joli. Il y a des gens. Tout le monde est content.
B : C'est bien. C'est agréable. C'est la vie.
A : La vie est-elle agréable ?
B : Je ne sais pas. La vie est un paradoxe.
A : Pourquoi ?
B : Les gens sont contents ou pas contents. Les arbres sont jolis ou pas jolis. Toujours deux possibilités.
A : Deux possibilités n'est pas un paradoxe. La vie est plus que deux possibilités. La vie n'est pas un paradoxe.
B : La vie est un paradoxe car une personne peut être contente et, en même temps, triste. Une personne peut dire un arbre est joli et une autre dire l'arbre pas joli. Etre vrai et pas vrai en même temps est paradoxal. La vie est un paradoxe.
A : La vie est un paradoxe. Oui. La vie est un paradoxe.

Jean n'en revenait pas. Le mot "paradoxe" faisait partie du champs lexical de la logique. Le mot "vie" appartenait à celui des "mots subjectifs". Le programme avait réussi à réunir deux champs lexicaux qui n'avaient aucune connexion entre eux. L'une des machines avait eu un raisonnement intelligent et inattendu. L'autre avait appris et enrichi ses connexions. Jean était émerveillé. La vie est un paradoxe.

Romook, à suivre...

jeudi 7 février 2008

Le vieux libraire - (XIV)

Le premier épisode...

Episode précédent (XIII)

Le thé était froid. La tasse, d'un blanc pâli par l'âge, semblait disposée sur la table accidentellement. Décorée de petites arabesques bleues, dont certaines formes étaient dragonisantes, elle était en quelque sorte déplacée. Enfin, elle n'était pas à sa place. D'ailleurs, pouvait-on lui en trouver une ? Récipient d'un contenu devenu sans attrait, inutile, insolemment elle trônait à côté de quelques feuilles manuscrites, déposée sur la table avec précaution et délicatesse, les unes après les autres. Immobile et fière, surplombant la surface comme une mystérieuse tour de garde abandonnée, elle contemplait la pièce. Arrogante, elle dépassait même d'un tout petit peu la théière qui, rappelons-le, n'était qu'un objet de transit entre la casserole et la tasse. L'utilité de la théière, c'est avant tout de faire infuser le thé. Lorsqu'il est prêt, il la quitte pour finir son court voyage en d'autres lieux. Un objet de transit. Pour finir son court voyage en d'autres lieux. Lieux.

Narquoise, cette petite tasse poussait le vice jusqu'à tortiller son dragon pour en présenter la tête, ostensiblement. Ce motif que l'on retrouve partout dans les édifices chinois, comme sur l'une des nombreuses portes d'Yi He Yuan, le Palais d'Eté. Ce dont s'était étonnée Thérèse d'ailleurs. Thérèse.

Le dragon chinois. Symbole de la fusion des contraires, cet animal mythique a une caractéristique étonnante, à savoir celle d'être profondément humain. Capable d'erreurs, de bêtise, il est également celui qui voit l'avenir ou dont la sagesse est inégalée... C'est pourquoi la calligraphie du mot « Dragon » a pris tant d'importance en Chine, tout au long des millénaires, comme aucun autre caractère chinois...

Dragon, la calligraphie suspendue au mur, dépouillé de tout autre décoration, donnait à la pièce un aspect sévère. Tout semblait en ordre, hormis quelques feuilles éparses, sur lesquelles une écriture féminine avait dessiné des lignes courbes et délicates, lignes se transformant en lettres, mots et phrases pour tout occidental. Mais on était en Chine. Et l'écriture manuscrite d'une langue européenne est ici objet autant d'incompréhension que de fascination... L'art noble de la calligraphie chinoise transmet à ces lignes griffonnées un aspect secret et magique pour le peuple asiatique. Seul un européen pouvait comprendre le sens de ces pages. Seul un européen pouvait comprendre. Comprendre.

Quelques étagères faisaient face à la tasse de thé. Imposantes. Pleines d'un savoir occulte sur le bouddhisme. Mais aussi sur la philosophie européenne. Quelques ouvrages dans différentes langues. En somme, rien de très consistant face à l'existence. Face aux vicissitudes de la vie. Face. Sur l'autre partie de la tasse se devinait la fin du corps du dragon, sa queue. Une image enroulée sur elle-même. Un plan en deux dimensions dont les extrémités finissent par se rejoindre. Extrémités distantes presque réunies sur un infini circulaire. Infiniment proches l'une de l'autre. Eloignées et pourtant si rapprochées. Le lointain enfin marié au contemporain par un lien physique. Lointain enfin marié au contemporain. Contemporain.

Le thé ne se réchauffe pas. Lorsque sa chaleur l'a quitté, il faut de nouveau le faire infuser. La chaleur sublime sa saveur. Mais la même opération ne peut être répétée indéfiniment. Progressivement tout ce qui a fait son individualité se perd. La chaleur ne suffit alors plus à le réactiver. On ne retrouve plus cette sensation unique de voyage. Sa saveur s'est évanouie avec le temps. Seul un souvenir subsiste. Une impression de douceur. Sa douceur. Sa délicatesse. Sa grâce. Son parfum. Parfum.

La porcelaine de la tasse, comme usée et vieillie, ne reflétait que des éclats mornes de la lumière blafarde du lieu. Le peu de meubles qui habitaient cet espace accentuaient les volumes vides et déserts. Les murs, blancs, assourdissaient toutes velléités de couleur. Glacial, un lit attendait un réconfort. Jean entendit son appel. Résigné, il se leva et partit à sa rencontre. La lumière projetait devant lui une ombre en forme de brouillard. Son univers resta baigné dans une pâleur glauque toute la nuit. Au petit matin, il s'endormit.

Romook, à suivre...

lundi 4 février 2008

Le vieux libraire - (XIII)

Le premier épisode...

Episode précédent (XII)


La lettre que tu tiens entre les mains, Jean, c’est avant tout l’aveu de mon impuissance : l’incompréhension de mon être mariée à celle de mon univers. Je suis prisonnière, pas seulement des contingences de la vie qui m’étreignent, comme tous les autres êtres, mais prisonnière de moi-même, de mon incapacité à lever la tête et à reconnaître le Vrai. Je t’aime. Je t’aime avec fureur et passion ; je t’aime dans l’absurdité d’un monde qui me refuse le droit de t’aimer ; je t’aime comme une amante enchaînée et qui attend la délivrance des caresses de son maître ; je t’aime avec pour seul pitance la connaissance de ton amour pur et parfait ; je t’aime pour tous ces rêves que tu m’offres et que je suis pas digne de recevoir ; je t’aime dans un rêve, celui d’une relation possible où les chaînes de la morale n’existent pas ; je t’aime libre avec mon cœur et mon esprit ; je t’aime sans raison, sans savoir mesurer ce qui est raisonnable ; je t’aime parce que c’est impossible et que je veux y croire ; je t’aime avec ma vie dressée contre moi ; je t’aime naturellement ; je t’aime, c’est tout, et je ne voudrai que ce ne soit rien que ça.

Comme le monde est cruel d’avoir imposé des codes pour tout, des règles qui encastrent les sentiments naturels, les enferment dans des cangues, enserrent nos êtres et leurs désirs dans des schémas établis, dans des modes d’emploi d’existence. La vie en société se déroule sans échappatoire. On nous regarde, on nous épie, on nous juge. Il faut rester présentable, il faut marcher sans faire de faux pas, il faut rester irréprochable. Il n’y a qu’une seule voie offerte : celle des autres. Il n’existe pas de place pour l’original, je le sens, je le sais. Et si un autre chemin existe, il est trop tard pour moi : j’en suis infiniment désolée. J’aurais voulu être une autre : irresponsable, amoureuse transie prête à tout sacrifier, franche et sincère avec elle-même et les autres, avec toi avant tout. Mais je ne suis pas cette femme qui aurait grâce à mes yeux. Je suis moi, une femme trouillarde, confortablement installée dans son existence, prête à jouer les rebelles en pensée mais qui tremble à l’idée de mettre en œuvre le plus petit acte de rébellion… J’ai mal au ventre, Jean, de devoir t’écrire ce qui me semble être le plus bel acte d’amour que je ne pourrai jamais te faire : te dire la vérité.

Je retarde maintenant cet instant depuis le début de cette lettre, parce que j’ai peur de me l’avouer, j’ai peur de te quitter, de te perdre et de te blesser. Chaque mot, chaque phrase que je pose sur ce papier est un instant de gagné dans la durée de notre relation, je le sais, même si c’est du temps gagné en décalé. Au moment où tu lis ces lignes, je suis de toute façon loin de toi – si j’ai osé te donner cette lettre et si j’ai bien été la peureuse que je crois être. Je t’ai menti et c’est peut-être impardonnable. Je t’ai menti pour mieux t’aimer, parce que les amants n’ont aucune moralité pour obtenir l’objet de leur désir. C’est seulement après que vient la morsure de la conscience, de la morale, pour les personnes comme moi, qui ne sont pas armées face à l’immoralité, non rompues aux usages non conventionnelles.

Pendant que nous faisions l’amour, rien de tout ça ne me tracassait. J’étais libre, ailleurs, dans un pays inconnu, hors du temps, libérée de mon univers quotidien et (ô combien) pesant. Je sentais tout de même s’installer comme un remord coupable, l’horrible sensation d’être une menteuse face à nous. Pourtant, j’ai tout fait avec une sincérité qui m’étonne moi-même. Les paroles, les actes, tout n’était qu’enchaînement d’évidence. La sensation que rien ne pouvait être différent m’a habité à tout instant. Cette histoire que nous avons vécue, je l’ai vécue avec un bonheur intense, propre à faire perdre la raison. Depuis des années, je suis dans une vie imaginaire dans laquelle tout est en ordre. C’est face à cette vie imaginaire que j’ai menti. Mes sentiments sont réels, Jean, et pardonne moi de ne pas t’avoir informé de tout pour que tu aies le choix.

Je découvre en t’écrivant que ce qui est difficile est bien l’aveu en lui-même, et non pas le fait de prononcer les paroles qui correspondent à l’aveu, face à toi et aux réactions que tu aurais. La difficulté ne provient pas seulement de mon mensonge, mais surtout de l’obligation que j’ai de me regarder et de me dire que je ne suis pas la personne que je crois être. Je ne suis pas une femme de confiance, aujourd’hui je le sais. Je trompe. Je réalise des actes que j’ai condamnés aux détours des conversations de la vie courante, sans égard pour les sentiments qui pouvaient inspirer la personne, sans compréhension, avec une indifférence et une froideur qui m’effrayent aujourd’hui. Avouer ma faute revient à m’obliger à reconnaître que je ne suis pas digne de confiance.

Jean, je suis mariée et j’ai des enfants. Pardonne moi de te l’avoir caché. Voilà, je l’ai écrit. A peine couchés sur le papier, ces mots ne me font plus peur. Je viens encore de les relire et je constate que j’ai écrit tant de phrases pour ne pas les poser que c’en est presque ridicule. Je viens de relire toute la lettre. Il y a bien des phrases ou des paragraphes que je voudrais supprimer. Je ne toucherai à rien, il y a un trop plein de sincérité qui correspond à mon état d’esprit. Je veux être nue devant toi, Jean, nue pour te demander pardon de te faire si mal. Oui, je suis mariée, j’ai deux enfants qui grandissent, aimés par leurs parents. Je les aime. Dans une certaine mesure, on peut dire que j’aime aussi mon mari. Quel paradoxe qui consiste à aimer un homme et à le tromper, délibérément, avec un autre à qui on écrit dans la même lettre qu’on est folle d’amour !… Moi aussi, je m’interroge.

Ca peut paraître étrange, mais je vous aime tous les deux, pas de la même façon, c’est tout. Je suis sincère, avec chacun de vous deux. Il n’y a pas de contrariété entre les deux. Notre histoire, Jean, est ressurgie du passé et a été vécue dans un présent irréel, extraordinaire, en dehors du cadre où évolue mon mari. Je retourne à Paris, je reviens reprendre mon rôle dans ma vie habituelle. Je ne vais pas cesser de penser à toi, mais que puis-je faire ? Je ne peux pas divorcer. Ce ne serait pas raisonnable, pas supportable. Je n’y arriverai pas, mais j’y ai pensé ces quelques jours où j’ai senti le désir qui montait en moi, pendant tous ces instants où mon cœur a été mis sous pression. Et puis, comment me considères-tu maintenant que tu sais que je t’ai caché mon statut de femme mariée ? Auras-tu envie de me revoir ? De toute façon, il ne faut pas que l’on se revoie. Ce n’est pas possible, ce n’est pas correct. Comme la vie aurait été différente si nous avions vécu notre histoire il y a vingt ans !

Cette lettre est une lettre d’amour et une lettre d’adieu. Nous ne nous reverrons pas. Je ne pourrai pas vivre une histoire comme la nôtre dans la clandestinité. D’abord, parce que ce n’est pas digne de nous. Ensuite, parce que je suis faible et je n’arriverai pas à avoir une double vie. Enfin, parce que si mon amour a un sens aujourd’hui, c’est parce que tu es un homme digne et respectable, pur et plein d’amour. A aucun moment tu ne m’as posé la question. Je ne sais d’ailleurs pas si je t’aurais dit la vérité de toute façon… Mais si cette question ne t’est pas venue à l’esprit, c’est probablement parce que tu es encore un grand enfant, Jean, et je veux croire que tu conserveras cette innocence au fond de toi. C’est comme ça que je continuerai à t’aimer, dans le secret de mon âme.

Pardonne moi, Jean, d’être une femme faible, trop lâche pour oser te dire les choses en face, trop peureuse pour changer sa vie, trop raisonnable pour croire que notre amour serait plus fort que tout, trop romantique pour ne pas avoir su être une simple maîtresse, trop égoïste pour ne pas avoir su résister à la tentation d’écrire cette lettre, trop imparfaite pour mériter ton amour. Pardonne moi encore de décider du sort de notre relation, seule, et de te laisser seul dans ta solitude chinoise. Je suivrai tes travaux, de loin, en silence. Ce sera ma manière de rester en contact avec toi. Et s’il te plaît, ne cherche pas à prendre contact avec moi. Je n’arriverai probablement pas à refuser de te répondre. Ne me rends pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont déjà. Tout est impossible pour notre amour : il faut que l’on se convainque de cette idée.

Je t’aime.

Adieu, mon amour perdu.

Thérèse

Romook, à suivre...

samedi 2 février 2008

Le vieux libraire (XII)

Le premier épisode...

Episode précédent (XI)


Ses yeux étaient fixes. Son corps, tendu comme un arc, restait immobile. Pourtant, le bouillonnement intérieur était violent, intolérable. Un feu internet le brûlait. Il prenait connaissance lentement du contenu de la lettre scrutant derrière chaque phrase, le sens caché, le non-dit qui le mettrait sur la piste. Il avait la sensation qu'elle lui chuchotait à l'oreille toutes ces choses et qu'elle retardait à dessein le moment de la délivrance. Son attention se portait sur chaque mot, chaque terme... Elle s'adressait à lui pour qu'il entende, qu'il comprenne. Il s'efforçait donc de l'écouter. Mais plus la lettre dévoilait ses secrets, plus son esprit était troublé. Malgré son aptitude au raisonnement, la confusion s'installait. De longues minutes s'écoulaient. Silencieuses. Mystérieuses. Jean lisait. L'univers s'était immobilisé.

Souvent, je me suis interrogée sur le sens de la vie, de l'existence. Je suis comme tout le monde. J'ai des doutes, des envies, des peurs. Nos études, nos recherches, notre statut ne nous apportent rien. Rien. Face à l'existence et toutes les interrogations qu'elle suscite, nous sommes toujours seuls, toujours démunis. Je ne crois pas qu'il y ait une grande différence entre les intellectuels et les autres personnes. Toutes ses problématiques existaient avant nous, Jean, et continueront au-delà de nous. Elles sont les mêmes pour tous. Tu m'as parlé de ton intérêt pour le bouddhisme. Ce n'est pas une solution. C'est simplement un moyen d'avancer sur le chemin. Un moyen parmi tant d'autres. Peut-être que c'est ta solitude qui t'a conduit à t'intéresser à cette doctrine sans joie. Pour ma part, j'ai choisi de vivre la vie - et c'est peut-être là l'erreur, mon erreur.

Il leva les yeux et regarda fixement devant lui. Dans le vide. Le regard perdu. Sans bouger. Son univers s'était immobilisé. Mais le monde continuait à bouger. La dissociation entre lui et l'univers venait de se produire. Sa conscience percevait avec plus d'acuité cette différence entre son être et autrui. Ce monde, extérieur, qui préexistait avant sa conscience et qui se poursuivrait inexorablement après sa mort... Il comprenait aussi que l'amour, c'était le lien qui se tissait entre lui et une partie de cet univers extérieur, cet autre qui vivait aussi. La réunion de ces deux univers - personnes donne naissance à l'amour lorsqu'elles croient partager la même sphère de subjectivité. Il posa gravement la première page sur la table. Lorsque les choses commencent à faire sens, elles éclairent incidemment des parties inattendues de l'âme.

J'ai d'abord été une jeune femme avant d'être un esprit. Avec des désirs de femmes. Tu m'intriguais, me plaisais... Mais j'avais besoin d'être aimée. Et tu n'as jamais été présent dans ce domaine avant ces derniers jours... La vie a choisi. Je me suis laissée porter par elle, là où elle décidait de m'emmener : j'ai ri, pleuré, dansé... J'ai eu des amis, des amours, des amants... J'ai été heureuse, malheureuse, nostalgique... Je crois que j'ai connu toute la palette d'émotion qu'un être humain ressent dans son existence. C'est beau cette faculté que nous avons de ressentir la vie palpiter en nous. L'être humain est un réservoir inépuisable d'émotion. J'ai aimé le visiter. Creuser au plus profond de moi-même, vivre des choses au-delà de la morale, juste pour explorer mon coeur, mon corps, mon âme. Dans ce voyage, je t'ai perdu, oublié. C'est vrai, j'ai oublié que tu existais. Peut-être parce que nous n'avions pas partagé le moment que nous devions vivre ensemble. La vie ne pardonne pas ceux qui la contrarie. Il faut la respecter, Jean, et nous ne l'avons pas fait en demeurant de respectables amis.

S'il n'avait pas osé l'approcher lorsqu'ils étaient étudiants, c'était parce qu'il n'avait pas confiance en lui. Une autre raison - qui lui paraissait aujourd'hui évidente - était qu'il l'aimait tant qu'une crainte qu'elle repousse son amour s'était installée en lui. Et, par conséquent, que la nature de leur relation se modifie... Intuitivement, les êtres pressentent que les évènements ne sont pas sans incidence les uns sur les autres. La cristallisation des situations se produit par excès de précaution. Le bonheur n'est pas une molécule chimique connue : ses catalyseurs sont multiples et leurs usages sont toujours risqués. Jean se découvrait fragile, sensible, précautionneux. Il rencontrait ce Jean d'autrefois qui avait aimé une femme dénommée Thérèse.

Comme la vie aurait été différente si tu m'avais serré, ne serait-ce qu'une fois, dans tes bras! Même une main posée sur la mienne aurait été un signe. J'avais besoin d'encouragement. Ne te méprends pas : je ne te blâme pas. Je suis simplement révoltée par mes sentiments. Révoltée par l'existence. Parfois, la vie est un vrai scandale. Aujourd'hui, alors que je ressens dans la profondeur de ma chair tout l'amour qui veut se donner à toi, l'inéluctable chemin de nos deux vies va nous séparer à nouveau. Si un amour passé ne peut se revivre, notre nouvel amour, quant à lui, est déjà mort-né. Il n'a pas droit à l'existence car il arrive trop tard...

Ils sont dans un petit café. Ils se regardent. Il vient de finir une démonstration d'algèbre. Elle a des yeux brillants, lumineux, qui contiennent une étrange lueur. Il ne sait plus quoi dire, ni quoi faire. Il aime ce regard qu'il ne déchiffre pas. Absorbé dans cette délicate douceur féminine qui rayonne d'elle, il est bien et inquiet. Une légère angoisse le tenaille, née d'un sentiment d'impuissance. Il aimerait la toucher. Il aimerait juste lui dire combien il aime sa présence, son bonheur de la regarder. Elle attend. Il attend. Elle attend. Il demande l'addition. En quelques mots, le charme s'est évanoui. Elle n'attend plus. Ils sortent du café. Ils marchent sans se parler, côte à côte, trop proches l'un de l'autre pour ne pas se toucher. Et pourtant, ils ne se toucheront pas.

Ces derniers jours, j'ai bien senti chez toi une volonté forte de nous rendre accessible l'un à l'autre. Tes projets, où tu m'as inclus, comme ils sont attirants! Comme je voudrais être à tes côtés dans toutes tes recherches... Avons-nous encore la force de changer l'ordre du monde? Nous sommes deux vieux chercheurs. Nous ne voulons plus modifier le monde, nous ne cherchons plus qu'à le questionner... Ce qui manque à notre amour, c'est la folie de notre jeunesse disparue, enfouie sous les décombres d'une existence rangée, organisée, dans un monde où chaque être doit conserver sa place. Jean, il n'y a plus de place sur Terre pour notre amour.

Jean reprit la lecture de la lettre. Mais son esprit rêvassait. Il revoyait bien tous ces instants où la magie les réunissait l'un avec l'autre. Tous ces moments volés à l'éternité, dans lesquels ils n'avaient jamais été aussi intimes... Ces petits riens qui peuvent transformer l'existence de deux être à tout jamais, ces secondes pendant lesquelles ils auraient dû saisir leur destin... Et où aucun des deux n'était intervenu, demeurant les simples spectateurs de leurs désirs. Il en ressentait une profonde tristesse. Il inspira pour se clarifier l'esprit et poursuivit la lecture de la lettre.

Romook, à suivre...

vendredi 1 février 2008

Concerto pour clavecin de Bach

Pas trop de temps pour écrire, mais voici une information de tout premier ordre :

Concert gratuit à l'église Sainte Vitale de la Madeleine (59, près de Lille), le 8 février à 20h30.

Programme : concerto pour 2 et 3 clavecins de JS Bach.

Solistes : Pierre Hantaï, Olivier Spielmont et euh... un autre (?!).

Inutile de vous dire que si je fais de la réclame, c'est que c'est bien. Et comme c'est une expression dans l'air du temps, j'en profite : "de quoi prendre une bonne claque!"

Romook, publipitoyable