Le premier épisode...

Arrivée à l'aéroport, le vague à l'âme se fit plus intense encore. Partir, ce n'était pas ce qu'elle désirait. Elle voulait rester. Mais elle sentait que la vie l'avait mise sur des rails et que le train poursuivait inexorablement sa route. Dans tous les cas, elle ne pouvait pas demeurer ici alors que toute sa vie l'attendait à Paris. Il fallait être raisonnable: elle avait écrit la lettre. S'il l'avait déjà lu, peut-être qu'elle ne pourrait même pas revenir vers lui... Il y a des mots, des phrases qu'on ne peut prononcer impunément sans conséquence. Sa lettre était un papillon qui pouvait entraîner la fin de ce qu'elle venait de vivre. "Les théories physiques, qui expliquent l'univers, expliquent aussi la vie en définitive.", pensa-t-elle.

Le taxi venait de se garer dans la rue. Il se sentait oppressé. Il rentra rapidement chez lui. Il alluma les lumières. Son appartement était vide. Le désespoir le gagnait. Il avait mal au ventre. Il posa la lettre sur son bureau, comme il faisait machinalement avec les dossiers qu'il ramenait le soir du laboratoire. Il se fit un thé. L'eau commençait à chauffer. La question l'attendait. C'était la première fois qu'une femme lui écrivait. C'était la première fois qu'il connaissait une appréhension à l'égard d'une lettre. Quelle étrange sensation que celle de ne pas savoir alors que les choses sont écrites... Le chemin de la vie a été fixé par autrui. Il est définitif. Et pourtant, tant qu'on ne le connaît pas, on reste dans sa propre voie. Il ne ressentait aucune impatience à lire la lettre.

Ses collègues échangeaient leurs impressions sur la Chine. Le salon de thé surplombait l'entrée en zone internationale. Elle ne participait pas à leur conversation. Elle faisait semblant d'écouter, poliment. Elle se laissait absorber par le flot initerrompu de voyageurs qui partaient à l'étranger. Jamais elle n'avait ressenti de douleur aussi vive. Elle sentait qu'elle s'éveillait à une conscience nouvelle de ce qu'était l'amour. Elle avait toujours fait fausse route. L'amour n'était pas qu'une pulsion sexuelle plus forte qu'une autre. Sa poitrine semblait prête à exploser. Elle ne pouvait prononcer aucune parole sans risquer d'éclater en pleurs. Elle voulait se lever et hurler au monde son désespoir. Elle brûlait de crier sa rage. Tous se trompaient, personne ne connaissait vraiment la vie... Ses prunelles étaient enflammées. Elle restait assise, impassible.

L'eau frémissait. Il était temps. Il se rendit dans sa cuisine. Il coupa le feu. Il versa l'eau dans la théière. Puis, il vida cette dernière dans la casserole. Il jeta une poignée de feuilles de thé dans le fond de la théière. Il prit la casserole et versa juste un filet d'eau suffisant pour mouiller les feuilles et leur permettre de se déplier. Il aimait voir les feuilles se dérouler, s'étendre, prendre leur aise dans la théière. Pour la première fois, il trouva ce moment érotique. Ces feuilles semblaient s'étirer lascivement comme Thérèse dans le lit. Il sourit à cette pensée. L'eau commençait à se troubler de la couleur verte du thé. Il versa le reste de la casserole dans la théière. Il ne restait plus qu'à attendre trois minutes.

"Tu ne m'as pas raconté comment ça s'est passé avec ton ami?" Thérèse tourna la tête. Elle était totalement absourdie. Elle avait complètement oublié qu'elle en avait parlé à son collègue. Rien n'allait plus. La situation allait être encore plus difficile à gérer.

"Oh rien. On ne s'est pas vu finalement.

- Ah?! Il n'était pas disponible ?

- Oui.

- D'une certaine manière, ça tombe bien. Sinon, tu aurais été débordée...

- Pourquoi tu dis ça?

- A cause de tes affaires urgentes...

- Ah oui. Finalement, ça s'est bien arrangé du coup. De toute façon, on n'avait probablement plus rien à se dire."

Sa voix s'était cassée, les larmes venaient. Elle tourna la tête. Son collègue reprit la discussion avec les autres personnes. De temps à autre, son collègue la regardait, avec un sourire tout à la fois complice et compréhensif. Elle n'arriverait pas à garder ça pour elle. Mais elle ne pouvait pas en parler à son collègue. C'était un homme simple, vivant dans son univers scientifique, comme Jean, la sensibilité en moins. Il n'avait personne dans sa vie. Il ne dégageait aucun charme particulier. Leur rapport n'avait été que professionnel. Il devait le rester. Maintenant, elle avait besoin d'un véritable ami. Mais, comment tenir dans cet état pendant encore dix heures d'avion? Comment gérer la situation en arrivant à Paris ? L'ordre du monde devait être conservé.

Aller à Paris, il n'y avait que ça comme solution. Trouver un poste ne devrait pas être difficile. Ils pourraient vivre ensemble. Il savait qu'ils ne rattraperaient pas le temps passé. Peu importe, ce qui était important, c'était qu'ils aient fini par se retrouver... Tout en rêvassant, il se fit la réflexion qu'ils n'avaient jamais envisagé l'avenir de leur relation. Pour être précis, il s'était projeté, mais elle avait fait des réflexions qui marquaient son manque de confiance dans la sincérité de ses sentiments. De toute façon, elle serait forcément rassurée par son attitude dans le temps. Finalement, il n'avait jamais aimé qu'une femme dans sa vie et c'était Thérèse. Il saisit la théière et remplit sa tasse. Le thé dégageait dans l'atmosphère des volutes de vapeur parfumées. Il ferma sa tasse avec son couvercle. Il prit l'enveloppe en main et l'ouvrit.

Romook, A suivre...