Le premier épisode...

Les deux taxis s'étaient infiltrés dans le fleuve aux petites lumières rouges et tentaient de se frayer un chemin. L'ambiance était plutôt chaleureuse et bon enfant, même si l'on sentait en filigrane l'atmosphère lourde, chargée de fatigue, des voyages courts à l'autre bout du monde. Pour des raisons de commodité, l'organisateur du colloque avait réuni tous les participants au colloque en deux taxis pour l'aéroport. Thérèse était dans le même taxi qu'un de ses collègues parisiens. Elle l'avait délaissé ses deux derniers jours. Il la regardait d'un air soucieux et entretenait la conversation avec un chercheur de Cambridge.

Jean,

Normalement quand tu liras cette lettre, je serai déjà en voyage vers Paris, peut-être même que je serai arrivée si tu as retardé sa lecture. Si ce n'est pas le cas, c'est que j'ai choisi de rester près de toi mais alors il est plus probable que je t'aurais tout dit de vive voix. C'est une lettre mystérieuse car elle est sans destinataire. Je ne savais pas si je devais écrire mon nom, le tien ou rien. J'ai choisi le point d'interrogation, ça la personnalise un peu plus et reflète mieux mon état d'esprit. Il y a bien des moyens de se libérer du poids des choses, l'un d'entre eux est l'écriture. Ecrire une lettre, s'adresser à l'autre, c'est toujours un moyen de se retrouver en face de soi-même. J'en ai besoin, Jean, pour tout t'avouer.

Jean regardait l'enveloppe, dubitativement. Il ne savait pas s'il allait la lire maintenant ou profiter de ce moment un peu plus tard. Il n'avait plus envie de rien faire. Aucune recherche intellectuelle ne le piquait de curiosité. Aucune lecture ne retenait son attention. Il faisait nuit. Le vent sec et froid battait son visage. Il se mit à marcher. Il remontait l'avenue qui mène à la Cité Interdite. Il savait qu'à un moment, il faudrait prendre un taxi. Mais, il retardait le moment du retour chez lui, signe ostensible de son retour à une réalité quotidienne qui l'oppressait par sa monotonie et la future absence de Thérèse. L'amoureux transi, dès qu'il est privé de l'autre, devient de facto un handicapé social.

"Pourquoi tu n'es pas venue avec nous hier? Tu n'étais pas bien?

- Si, si, mais j'avais des choses à régler.

- C'était si urgent que ça?! Ce n'est pas tous les jours que l'on est en Chine et que l'on peut visiter la Grande Muraille...

- Tu sais bien que la notion de temps est relative, n'est-ce pas? Alors, dans ma théorie de la relativité restreinte à mon tout petit univers, j'ai considéré que, parmi toutes les choses du passé, la plus importante n'était pas la plus ancienne. J'ai donc mis de côté la Grande Muraille.

- Je ne comprends pas bien ce que tu veux dire. Tu as des ennuis?

- Pas vraiment, ou peut-être pas encore. J'en sais rien. Et puis, j'avais besoin de me retrouver un peu seul. J'ai été visité la Palais d'Eté. Y a pas beaucoup de touristes en cette saison : c'était très bien."

Lorsque nous étions à Normale, tu me plaisais beaucoup. Ton attitude réservée, ta manière de détourner toutes les conversations sur les mathématiques afin d'éviter tous les sujets plus personnels. J'ai tout de suite sentie que tu étais très sensible, peut-être même hypersensible. Je sais que tu m'aimais. Ca se voyait dans tes manières gauches de m'aborder. J'adorais ça. Je n'étais peut-être pas amoureuse. Peut-être que oui. Les années ont passé et aujourd'hui il ne reste que des impressions. Tout comme le parfum d'une histoire ou une sensation incertaine de sentiment, il est impossible de donner un contenu précis à ce que j'ai vécu. C'est exactement comme un mot que l'on recherche, dont on connaît l'existence, mais que l'on ne retrouve pas, perdu sur le bout de la langue... Je suppose que c'est pareil pour tout le monde, y compris pour toi, Jean l'intellectuel. Lorsque je t'ai revu, j'étais heureuse mais je croyais sincèrement que tout ça faisait partie du passé. D'un passé révolu pour être franche et sincère.

Ses yeux pleuraient de manière continue et presqu'automatique. Il n'était pas raisonnable de continuer comme ça. Mais, s'arrêter, c'était aussi renoncer à prolonger son histoire quelques instants supplémentaires. Il baissait la tête et continuait à marcher. Beaucoup de questions lui venaient en tête. La principale était le moyen de quitter la Chine pour retourner en Europe, et surtout à Paris. De toute façon, le projet pouvait être finalisé sans lui maintenant. L'impulsion avait été donnée, il ne restait plus qu'à appliquer la méthode qu'il avait mise en place, langue par langue, à partir de son algorithme fondamental. Ce n'était plus qu'un problème de linguistique pure: l'équipe se débrouillerait très bien sans lui.

Dans le taxi, ils ne se parlaient plus. Thérèse voyait défiler sous ses yeux le spectable d'un Pékin qui disparaissait, une vieille ville qui s'ensevelissait vivante sous des buildings modernes. Elle ne reviendrait pas ici, sauf obligation professionnelle. Tout au moins, tant qu'il serait là. C'était trop risqué. Et elle faisait partie de ses femmes qui aiment cristalliser ses souvenirs avec des lieux, des musiques, des parfums afin de les conserver intacts. Elle ne voulait pas oublier. Au contraire, elle voulait garder de tout ce séjour une image nette et précise. Elle avait la gorge nouée : elle n'avait pas le droit de pleurer.

Au début, je ne t'ai pas reconnu. Tu semblais différent, presque dérangé par ma présence. Peut-être est-ce le lot de toutes les rencontres fortuites de personnes que la vie a éloigné trop longtemps? Et puis, c'est vrai que je n'ai jamais cherché à te recontacter. J'aurais dû le faire, je le sais. Je m'en suis souvent fait le reproche - et peut-être même encore plus depuis que je t'écris ces lignes. A la Cité Interdite, j'ai essayé de recréer notre atmosphère passée, mais j'avais la sensation que tu étais ailleurs. Je ne pensais pas que tu me rappellerais. Je n'étais pas moi-même très sûre d'avoir envie de te revoir après cette fin de visite un peu particulière... C'était tout au moins ce que je croyais avant ton appel. Je ne regrette pas de t'avoir rappelé, enfin pas encore.

Le taxi venait de démarrer. Cela devenait physiquement insupportable de rester dans cette grande avenue ouverte à tous les vents. Il n'aurait que dix minutes de taxi à cette heure-ci avant d'arriver chez lui. Il tâtonnait l'enveloppe dans sa poche, un peu comme on jauge un ennemi avant un combat. Cette lettre l'intriguait. Il lui semblait qu'elle n'allait pas lui annoncer que des bonnes nouvelles. Il trouvait que l'attitude de Thérèse avait été étrange dans la chambre, au moment du départ. Pourquoi un point d'interrogation sur l'enveloppe ? Pourquoi n'avait-elle pas tout simplement écrit son nom? Cette lettre était-elle qu'une question ?

Romook, à suivre...