Le premier épisode...

Le palais d'Eté, Yiheyuan (颐和园) a cette particularité que si, au printemps, il est un feu d'artifice de fleurs, les autres saisons ne sont pas moins attrayantes. Le grand lac, les petites constructions lointaines à l'architecture chinoise, les peintures des galeries... Tout concourt à la beauté du site et à lui donner un aspect intemporel. Loin de l'écoulement des saisons, chaque recoin cache un nouvel horizon à découvrir. L'immensité du parc donne la sensation de l'infini. Chaque nouvelle perspective fait redécouvrir le lieu.

Pour sa dernière journée, Jean avait décidé d'emmener Thérèse se promener dans cet endroit où la poésie était propre à les rapprocher plus encore que les moments qui venaient de s'écouler. Sans le savoir, Jean appuyait sur le point sensible de la femme : le rêve. Comme une expérience chimique qui se passe mal, le rêve, chez la femme, mélangé à un peu de sentiments et de sensualité, précipite rapidement dans l'esprit et cristallise les phantasmes. Littérairement nommé le romantisme, ce phénomène a induit des concepts tels que "femme de la vie", "homme de la vie" et autres idées saugrenues qui ont ruiné psychologiquement des cohortes d'amoureux éconduits. Il fallait s'y attendre : Thérèse tomba amoureuse.

Tout était sourire, complicité, silence ému, regards langoureux, petits mots presqu'étouffés chuchotés dans le cou... Et la journée passa plus vite que le temps nécessaire pour la voir s'écouler. Déjà le retour à l'hôtel. Puis les dernières embrassades dans la chambre. Un baiser. Non, deux. Et il fallut se quitter. Le taxi attendait. Encore un. Les autres conférenciers aussi. Un dernier. Il voulu l'accompagner. Elle refusa. "Jusqu'au taxi ?", non vraiment elle n'aimait pas les adieux. Elle lui donna une petite enveloppe qu'il posa sur le lit. Il allait la rejoindre à Paris. Elle le regarda, grave et heureuse. Elle se dégagea de ses bras.

Elle tourna les talons, prit sa valise et partit en laissant la porte ouverte. Il resta là, à regarder dans le vide quelques instants. Il entendait le bruit des roulettes de la valise qui s'éloignait. Elle était partie. C'était vrai. Elle n'allait pas rester là. Pas en Chine. Elle travaillait à Paris. Et oui. Et lui il restait là. Pas à Paris. Il se redressa et courut jusqu'à l'ascenseur. Les portes étaient déjà fermées. Impossible de trouver des escaliers. Il fallait qu'il attende la remontée de l'engin. Une remontée très très lente.

Le temps est un de ces concepts caoutchouteux qui a pour leitmotiv d'être inversement proportionnel au désir de celui qui en est le prisonnier. Il s'étire quand la personne le voudrait court. Il se rétrécit lorqu'elle préférerait qu'il s'allonge. Jean, devant cet ascenseur qui n'en finissait pas de remonter, en faisait la douloureuse expérience. Il imaginait Thérèse en train de monter dans le taxi. Il avait oublié l'enveloppe dans la chambre. Il courut. Il entendit la sonnette de l'ascenseur. Il s'arrêta. Que faire? Il courut vers la chambre. Vite, la clé électronique. Non, dans l'autre sens. "Deng yi xia!" Ils vont attendre. La porte s'ouvre. L'enveloppe, sur le lit. Vite, la lumière. Là. On ferme la porte. La clé à l'intérieur?! Tant pis. "Wo lai le! Lai le!"

L'ascenseur avait repris sa course inexorable vers les étages supérieurs. Il ne la reverrait jamais. C'était sûr maintenant. De toute façon, même si la réception la retenait un peu pour le paiement des frais de la chambre... Et puis, de toute façon, elle était invitée. Elle n'avait même pas besoin de se soucier de ces détails financiers. Elle était déjà dans le taxi. L'aéroport n'était pas très loin, à peine à une heure trente de taxi. Il décida de retourner la voir à Paris. C'était ce qu'il y avait de plus simple.

Il regarda l'enveloppe. Il y avait juste un point d'interrogation qui trônait dessus. L'enveloppe était assez épaisse. Il semblait y avoir beaucoup de feuilles. Ding!! L'ascenseur venait d'arriver. Il monta et appuya sur "1", le rez-de-chaussée. Il sourit à l'idée que les chinois numérotaient le rez-de-chaussée "1". C'était plus logique en fin de compte. "0" en mathématiques, c'est rien. Or, s'il y a quelque chose, c'est qu'il y a déjà "1". Et le rez-de-chaussée est un niveau, d'où "1".

L'ascenseur atterrit enfin. Dans le hall, Thérèse rayonnait d'absence. Il était soudain seul en Chine. Et une enveloppe lui posait une question. Rien n'allait plus dans cet univers.

Romook, à suivre...