Le premier épisode...

Sans un mot, il comprit qu'elle désirait qu'il la suive. Ils allèrent dans sa chambre. Il sentait monter en lui l'angoisse et l'excitation d'avancer vers l'inconnu. Il n'avait jamais connu de femme. A ce moment-là, chaque instant, chaque pas qu'il faisait entraîner une envie irrépressible de partir. Mais il restait et continuait à avancer. Elle ne disait rien, le tenait par la main et le regardait de temps à autre en coin, souriante. Il se demandait s'il devait lui avouer ou non sa virginité. Evidemment, il s'agissait d'un acte naturel et donc inné. Il ne risquait donc pas de se tromper. Mais il savait aussi que la civilisation avait poussé le raffinement érotique à un point tel que la sexualité n'avait que peu de rapport avec ce que pouvait vivre de simples animaux. Au stade de maturité où il en était, elle s'attendait probablement à ce qu'il n'en soit plus aux balbutiements charnels.

La porte de la chambre s'ouvrit devant eux, sous l'action de va-et-vient de la clé magnétique qui déclencha une petite musique électronique. Elle introduisit la clé à son emplacement et la lumière apparut. La chambre était semi-spacieuse. Assez large pour pouvoir se sentir à l'aise seul, mais trop étroite pour être deux sans se gêner. Elle était bleue et sans chaleur, anonyme comme toutes les chambres d'hôtel. Il avait la sensation d'être planté dans l'entrée et de ne plus pouvoir bouger, tétanisé par l'inconnu. Elle s'était avancée dans la chambre et avait rangé quelques menus objets. Elle le regardait. Il ne bougeait pas.

Elle lui plaisait. Elle était brune, avec des petites taches de rousseur sur le visage, la silhouette athlétique. Vêtue d'un chemisier blanc assez léger, elle était cintrée finement au niveau de la taille par un pantalon noir qui laissait deviner de longues jambes fuselées. Ses yeux bleus, doux et rieurs, semblaient vouloir le transpercer. Il avait son coeur qui battait vite. Il était incapable de bouger.

Un silence sans pesanteur s'abattait sur la chambre. Tout devenait immobile : le temps, les personnes, les expressions, les sentiments. Ils ressemblaient à une photo vivante. Il était un peu à l'écart, près de la porte de la chambre. Elle était debout près du lit. A peine quelques mètres les séparaient, et pourtant tant d'années s'étaient écoulés. Le contraste entre l'instant présent, qui resurgissait pour eux deux directement d'un passé inexistant, et l'immobilité de la situation entraînait chez chacun des réactions totalement différentes. Il était paniqué. Elle était dans une attitude de contemplation.

Elle le voyait près de la porte. Elle se demandait si l'emmener dans la chambre avait été une bonne idée. Il était trop tard pour reculer. Il existe des situations dans lesquelles vous vous sentez inextricablement impliqué par l'une de vos actions. Elle en faisait l'expérience. Quoi qu'il en soit, elle ne regretterait rien. Elle savait trop bien ce qu'était la vie. Il valait mieux parfois aller trop loin que regretter de n'avoir rien réalisé. Elle provoquait ce qu'elle avait ardemment désiré dans son passé d'étudiante. Elle n'était plus trop sure maintenant de ce qu'elle voulait vraiment. Il est un fait qu'elle avait eu beaucoup de regrets à cette époque. Aujourd'hui, c'était de toute façon trop tard. Mais, dans son coeur, elle était toujours cette jeune femme d'une vingtaine d'années pour qui Jean représentait un aboutissement. A cette différence près, qu'aujourd'hui, en tant que femme, elle osait conduire un homme au pied de ses désirs.

Toutes ces pensées s'entrechoquaient dans son esprit. La confusion qui en résultait l'empêchait d'appréhender les choses telles qu'elles étaient réellement. Elle était face à un vieux désir, qui l'avait tenaillé ardemment pendant des nuits, des journées, des mois, des années. Ce désir, après être devenu comme une légère obsession, s'était sublimé en un phantasme. Sa rencontre, fortuite, avec Jean lui avait rappelé le goût d'une période étudiante, période de songerie et d'espoir où l'on continue à rêver sa vie avant de la mettre sur des rails. Période plaisante où l'on croit pouvoir trouver la pierre philosophale, la clé de l'âme, l'éternel retour... Ce souvenir, colorant toutes ses émotions, avait réveillé aussi son vieux désir. Ce dernier, inassouvi, semblait avoir veillé sur elle comme un prédateur sur sa proie. Après tant d'années, elle avait oublié que ses fondements étaient basés sur une volonté de construire avec un être particulier une vie future différente. Il ne restait que des cendres de ce désir et seules en étaient visibles ses manifestations les plus extérieures.

L'humanité, chaque jour, est mue par de vieux démons qui ressurgissent, dont les esclaves ont la possibilité de réaliser les rêves. Combien ont le courage de s'interroger sur l'actualité de ces désirs? Combien se demandent si la réalisation d'un souhait un jour formulé contribue réellement à leur bonheur? Combien de personnes vivent aujourd'hui ce qu'elles on voulu hier pour la raison qu'aujourd'hui il s'agit toujours d'une nécessité? Le bonheur manqué peut-il se rattraper? Le désir inassouvi peut-il se satisfaire d'un paiement en différé?

Thérèse était piégée par son désir. Ces actes avaient été réalisés sans réflexion, avec toute l'innocence et la naïveté de l'amour naissant. A cette différence près qu'il n'y avait plus d'amour naissant. Subsistait seulement un désir physique ravivé. Elle lui fit un petit signe de la tête, il s'approcha doucement jusqu'à elle. Elle prit ses mains et les posa autour de sa taille. Ils s'enlacèrent et commencèrent à se caresser. La chaleur du corps de Thérèse rassurait Jean. Les vêtements commencèrent à se froisser. Puis, tombèrent en silence, les uns après les autres, sur le sol, de manière désordonnée.

Romook, à suivre...