Le premier épisode...

L'entrée dans l'hôtel fût sans surprise. L'accueil du personnel était royal. Les sourires pleuvaient sur chacun de leurs pas. Ils se dirigèrent vers un petit salon qui servait de lieu de détente. Une musique sans saveur se déversait comme l'eau d'une fontaine, sans objectif, sans passion. Elle prit un verre de vin. Il choisit un cocktail de jus de fruit. Ils se dévisagèrent avant de reprendre une discussion. Elle était souriante. Il était embarrassé.

"Jean, quelque chose ne va pas? Tu as l'air mal à l'aise...

- Sûrement cet endroit. Je n'ai pas l'habitude d'aller dans des lieux aussi luxueux que celui-ci. J'habite dans un petit quartier tranquille. C'est à mille lieux de l'atmosphère qui règne ici.

- Qu'est-ce que tu es venu chercher ici, en Chine?"

Il commença alors à raconter son périple intellectuel qui l'avait conduit à s'interroger sur l'intelligence artificielle. Cela le mena naturellement à évoquer les problèmes de linguistique, la Russie, donc la Chine. Il s'étonna lui-même de la clarté de ses propos et de la manière plaisante et synthétique qu'il avait utilisé pour résumer ce qui correspondait à plusieurs années de sa vie. C'était la première fois qu'il expliquait complètement sa démarche : il était en confiance.

"Tu ne m'as toujours pas expliqué ce qui t'a réellement amené en Chine. Alors?"

Jean était perplexe. Il ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Ca lui rappela les blagues de certains de ses collègues - masculins - de laboratoire qui avaient coutume de lancer qu'hormis les femmes, ils étaient capables de tout comprendre. Ca les faisait rire : il n'avait jamais compris pourquoi. A cet instant précis, alors qu'il venait d'expliquer clairement et avec sincérité ce qu'avait été son chemin de vie et sa réflexion le conduisant à apprendre le chinois, il se demanda où était le problème. A part réexpliquer tout depuis le début, il n'y avait pas d'autre réponse envisageable. Il était évidemment hors de question qu'il recommence son histoire : il sentait confusément qu'elle posait une autre question. Mais laquelle?

Thérèse l'observait en souriant. Elle savait qu'elle avait tapé au coeur du problème, qu'elle allait enfin connaître la vérité. Elle n'était d'ailleurs pas très sure de vouloir entendre les choses. Mais, en tant que femme, elle était excitée à l'idée de jouer avec le feu, d'être en pleine partie de poker sentimentale. Il ne lui avait jamais fait de déclaration, mais elle avait toujours su qu'il avait des sentiments. Ils s'étaient perdus de vue, mais il semblait toujours célibataire. L'évidence sautait à ses yeux : s'il avait quitté l'Europe et s'était "enfui" en Chine, c'était forcément pour trouver un ailleurs pour vivre, ou plutôt pour fuir son mal-être intérieur. On ne part pas vivre dans un pays aussi étranger à sa culture sans avoir une bonne raison de vouloir quitter ce que l'on aime. Elle attendait donc une réponse sincère de sa part. Le silence réfléchi de Jean lui semblait être le gage d'une bonne compréhension de sa question. Evidemment, comme tous les hommes, il allait vouloir éluder la question pensait-elle.

"Je crois que je ne saisis pas bien le sens de ta question. Thérèse, qu'est-ce que tu veux savoir exactement ?"

Quelque soit le degré de culture et d'intelligence d'un homme, il reste finalement tous les mêmes, avec les mêmes phrases-types, les mêmes réflexions, les mêmes échappatoires. Elle se demandait comment réagir.

"Jean, on peut jouer au chat et à la souris pendant longtemps si tu veux. Mais nous savons tous les deux ce que je veux dire et tu sais très bien que je comprends pourquoi tu ne veux pas me répondre directement. Dis moi simplement les choses, on gagnera du temps."

Les choses étaient claires, il ne comprenait rien. Il s'enfonça dans son fauteuil, lança sa tête en arrière en soupirant. Elle comprit immédiatement qu'il n'arriverait pas à expliquer les choses simplement, il lui faudrait du temps. Elle serait douce et patiente. Elle aimait les hommes qui ont du mal à se dévoiler, qui conserve leur mystère malgré eux. C'était craquant.

Il était très contrarié. Il passait une bonne soirée. Mais, maintenant, il avait une boule dans la gorge. Ca le rendait infiniment triste cette question qu'il ne comprenait pas. Il était comme dans un étau intellectuel. Il savait qu'elle attendait quelque chose de lui. Il était revenu de nombreuses années en arrière en quelques minutes sans même s'en rendre compte.

Ils étaient encore étudiants, dans un café près du Panthéon. Elle le regardait intensément. Il parlait d'analyse linéaire. Elle le coupait et lui demandait pourquoi il se préoccupait tant des mathématiques, est-ce que la vie n'avait pas d'autres attraits pour lui ? Il se sentait mal à l'aise et bredouilla que les mathématiques étaient un reflet de la vie et que comprendre l'un, c'était percer une part des mystères de l'autre. Elle lui répondait alors que les êtres n'étaient pas construits sur les mathématiques et qu'il y avait des fois où l'incertitude n'était pas modélisable car c'était le propre de la vie. Il se voyait encore, interdit par cette réponse, ne sachant que dire, ne sachant que faire. Elle était belle. Elle lui souriait. Il se sentait bien et avait envie de la prendre dans ses bras. Il ne l'avait pas fait. Et puis, par la suite, aucune autre situation similaire ne se présenta.

Il sentit une main qui se posait derrière sa nuque. Il se redressa un peu. Elle s'était rapprochée. Elle le regardait avec beaucoup de douceur. Son regard était si intense qu'il dénoua sa gorge et noua son ventre. Elle s'approcha et posa ses lèvres sur les siennes. Elles étaient douces, chaudes et accueillantes. Il était pris de panique. Elle l'embrassait. Il ne comprenait toujours rien, mais c'était bon. Tout simplement.

Romook, à suivre...