Le premier épisode...

Il était en avance. Il choisit une table près de la grande vitre du restaurant qui donnait sur la rue. Une rue chinoise, classique, avec ses vendeurs de fruits, de brochettes en tous genres, le réparateur de vélo et un flux ininterrompu de vélos et de personnes. Il aurait toujours quelque chose à raconter comme ça. Au cas où. Il s'installa et observa. Les serveuses du restaurant, que ce soient celles de l'accueil ou de la salle, le regardaient d'un air amusé et complice. Ce que les européens interprétaient toujours comme étant une invitation à entrer en pourparler ne lui était jamais apparu sous autre chose que ce que c'était : un regard vers l'étranger qui intrigue, avec lequel on a envie de sympathiser...

Il voyait un étalage de livre de l'autre côté de la rue. Il repensait à son arrivée en Chine. Que de chemin parcouru en compréhension et en connaissance de la civilisation chinoise. Cela faisait maintenant sept mois qu'il était arrivé dans ce pays étrange. Il se sentait toujours étranger, mais en même temps, il se savait également étranger à la civillisation européenne; Il s'était installé comme un no man's land civilisationnel dans son esprit. Les codes de la culture européenne, qu'il n'avait jamais réellement intégré du fait de sa différence, lui semblait aujourd'hui tout aussi extérieur à lui que l'étaient ceux de la Chine. Et pourtant, ici, alors qu'il était ostensiblement exclu du monde qui l'environnait, il se sentait bien.

Il prenait conscience qu'en Europe, si une personne est différente, elle est rapidement mise à l'index. En Chine, tout européen est nécessairement différent et c'est pour cette raison que les chinois veulent le connaître. L'attitude de l'européen est d'abord celle de la méfiance, habitué à ce que rien ne soit gratuit. Puis, il découvre que rien d'autre que la curiosité de connaître l'autre ne pousse les chinois à aller vers les étrangers. Et tout devient simple.

L'ambiance qui régnait en tout endroit de ce pays était comme si le fleuve du temps s'écoulait de manière infini et ininterrompu, que rien ne pourrait le troubler. Les chinois semblent le savoir et ne cherchent pas à en prendre le contrôle. L'européen, en revanche, s'escrimait à vouloir prendre le contrôle de son existence à tout instant. La Chine le reposait.

Thérèse était en retard. Peut-être qu'elle ne viendrait pas. Peut-être qu'elle avait eu un problème. Il scrutait la rue. La nuit était en train de tomber. Le fourmillement de la rue ne cessait pas. Les odeurs de la cuisine lui arrivaient par bouffée, à chaque plat qui voyageait dans le restaurant. Il n'entendait plus le brouhaha chinois environnant depuis bien longtemps : il avait fini par s'habituer. Il s'inquiétait. Peut-être avait-elle eu un empêchement ? Il se demandait aussi par quoi il allait commencer ? Qu'est-ce qui l'intéresserait le plus?

A l'idée qu'elle vienne, son coeur se mettait à battre. Il avait le trac, comme pour ses premières conférences. C'était vraiment étrange. Plus le temps passait et moins son attention n'arrivait à se fixer sur quelque chose de son environnement. Les serveuses souriaient en le regardant. La vie dans la rue devenait chaotique. Les vélos croisaient les brochettes. On échangeait un regard contre des fruits. On parlait fort en fumant des livres. Sa concentration n'existait plus. Il ne comprenait plus rien à son environnement. Elle était en retard.

Dans le restaurant, de nouvelles personnes arrivaient en grand nombre. Il se sentait seul. Il se sentait au mauvaise endroit. Seul, environné de toutes ses tables de six ou de huit, sans boisson, ni plat devant lui, il ressemblait à un tableau que l'on aurait posé là. Il se sentait à la fois oublié et centre d'intérêt. Plus rien n'avait de sens. C'était commme s'il ressentait une honte intérieure. Il était là, seul, sans elle, à attendre. Elle était en retard.

En fait, ça lui paraissait maintenant évident : elle ne viendrait pas. Elle avait été choquée par ses propos au téléphone. Il l'avait blessée. On ne dit pas à un ami que l'on s'est trompé de numéro quand on l'appelle. Un tel comportement n'est pas pardonnable. Mais comment lui expliquer ? Si elle venait, il oserait lui dire les choses, exactement comme ça s'est produit. Mais, de toute façon, elle ne viendrait pas. Il hésitait maintenant. Il regarda sa montre une dernière fois et décida de partir.

Il restait assis. Il sentait que l'espoir le clouait à sa table. Il voulait vraiment qu'elle vienne. Mais, il fallait se rendre à l'évidence. Elle avait vingt minutes de retard. Elle ne viendrait plus. Et puis, il se remémora qu'elle ne parlait pas chinois. Elle avait peut-être eu des problèmes avec son taxi. Et puis, il était dix huit heures trente. C'était l'heure des changements dans les taxis. L'heure où on n'en trouve plus. Peut-être qu'elle était toujours coincée à son hôtel ?

"Huanying! Huanying!" s'exclamèrent les serveuses. Et il vit Thérèse, le regard qui se perdait dans la salle. Elle était en train d'expliquer en anglais aux serveuses qu'elle avait un rendez-vous. Les serveuses, bien que ne comprenant pas la langue, lui montrait Jean du bout des mains. Ils se virent. Il était soulagé. Elle était arrivée.

"Désolée d'arriver en retard, il y a un trafic incroyable.

- Pas de problème, je m'en doutais. Je n'étais pas inquiet. Installe-toi. Je vais commander ce sera plus simple. J'ai acquis une certaine expérience dans ce domaine. Qu'est-ce que tu aimes ?"

La conversation démarra sans accroc. Il s'ensuivit une discussion animée où on sautait du coq à l'âne, sans s'en rendre compte. Ils ne parlèrent pas de leurs recherches respectives. Ils abordèrent que les sujets de la vie, les décalages culturels... C'était un moment simple où tout semblait évident pour chacun d'eux. Et puis, ils parlèrent du passé, de leurs études, de leurs camarades de promotion. Il se sentait bien et heureux. Elle avait l'air de s'amuser.

"Il est tard maintenant, il va falloir qu'on y aille. Il est un peu plus de vingt heures.

- Tu te couches avec les poules?

- Non, non, mais tu remarqueras que le restaurant est vide. En Chine, tout le monde a fini de manger maintenant. On peut aller prendre un verre dans un bar ou un thé dans un salon de thé, comme tu préfères.

- On pourrait rentrer prendre un verre au bar de mon hôtel. Ca te tente?

- Oui, oui, ça me paraît une excellente idée."

Dans le taxi qui les amenait à l'hôtel, un certain malaise s'installait, un malaise que Jean ne s'expliquait pas. Il se mit à discuter avec le chauffeur de taxi et entreprit de faire la traduction à Thérèse de l'échange. Cela la faisait rire. Paradoxalement, elle avait un air songeur et doux à la fois. Il n'y prêta pas attention. Le taxi arriva à l'hôtel rapidement.

Romook, à suivre...