Le premier épisode...

"Bonjour Thérèse.

- Bonjour, tu vas bien ? Quelle drôle de surprise de te rencontrer ici.

- Oui, c'est vrai. Quelle drôle de surprise.

- Tu es en vacances ?

- Non, j'ai un poste dans une université ici.

- Ah. Et... Quoi de neuf ?

- Rien de particulier. J'enseigne les Mathématiques."

Confusément, il sentait que rien ne se passait correctement. Les mots ne venaient pas. Il se sentait tout aussi bête que quelques années auparavant. Il avait envie de parler avec elle, mais ne trouvait rien à dire. Elle attendait visiblement un échange, échange qui ne produisait pas. Il avait le coeur qui s'emballait, tout à la fois d'envies troubles qu'il n'arrivait pas à analyser et d'une colère contre lui-même qui montait, colère due à son incapacité à se comporter normalement.

"Je suis toujours à Paris. Je fais de la recherche pour le CNRS... des mathématiques appliquées. C'est intéressant. Je suis ici pour un colloque. Je repars à la fin de la semaine. On pourrait éventuellement dîner ensemble si tu veux. Comme ça, on pourra se raconter des souvenirs de cours... ça sera sûrement rasoir, ça te tente ?" dit-elle d'une voix enjouée et en faisant un clin d'oeil. - Oui. Pourquoi pas ? Dis moi à quel hôtel tu es et je passerai te prendre un soir."

Après qu'il eût pris les renseignement, ils poursuivèrent la visite ensemble pendant une demi-heure. Elle tentait de créer une conversation légère. Il restait dans une attitude fermée. Ils se quittèrent sans chaleur.

Pourtant, intérieurement, il était submergé d'émotions diverses. Il ne comprenait pas ce qui se passait. Probablement le fait que, durant toutes ces années, seule une femme lui avait semblé être vraiment proche et qu'il venait de la croiser à nouveau. Malgré son âge, il s'aperçut qu'il n'avait jamais eu d'expérience amoureuse. Cela lui provoqua une gêne et une honte.

Il était chez lui et tournait en rond. Il s'interrogeait. Il pouvait ne pas la revoir. De toute façon, elle ne savait pas où il logeait. Et puis, cela faisait des années qu'ils ne s'étaient pas donnés de nouvelles. Et puis, en plus, elle avait sûrement une vie bien réglée, tout comme lui. Voilà la solution : il sufisait de ne pas l'appeler. Et elle comprendrait sûrement qu'il avait trop de travail. Même si c'est vrai qu'en ce moment, l'algorithme étant formalisé, il n'y avait que des petites étapes techniques à rédiger. Rien de très prenant ou de très difficile. Mais bon, voilà, le plus simple, c'était de ne pas la revoir. Il s'assit sur le bord de son lit. Dans sa cuisine, sa table lui présentait une odieuse assiette qui semblait être un reproche à son manque de courage.

Il se rappela alors qu'il auraît aimé être accompagné dans ces recherches. Avoir un interlocuteur pour parler de sa compréhension du vide dans le bouddhisme. Et puis, pouvoir raconter ce jour où il avait demandé des cotons-tiges dans un supermarché en Chine et où le vendeur l'avait conduit dans le rayon des protections féminines. Le soleil couchant, en buvant le thé, en écoutant le Guzheng, près de la cité interdite... Et... Et... L'assiette le regardait toujours, fixement. Silencieusement insolente.

Alors il alla chercher le numéro de téléphone de l'hôtel de Thérèse. C'est vrai que la solitude était pesante. Mais, plus lourde encore était la sensation de ne jamais pouvoir en sortir. Il avait un métier étrange. Il le savait. Le monde aussi. Quelqu'un qui avait le même métier le comprendrait peut-être. Sûrement.

"Vous faîtes quoi au juste ? Chercheur en Mathématiques, ça existe ça? Vraiment? Vous inventez des problèmes de math pour les étudiants, c'est ça??

- Non, non... Ce n'est pas ça, je cherche à résoudre des problèmes.

- Ah bon, vous faîtes les corrigés des problèmes de math alors.

- Non plus. Je cherche à expliquer les choses qui sont encore irrésolues.

- Ah ?! Et c'est intéressant ? Ca sert à quoi? Enfin, vous savez, ce n'est pas la peine de m'expliquer en fait car je n'ai jamais rien compris au math. Sinon, vous avez des enfants?"

Il composa le numéro. La sonnerie se fit entendre dans le combiné. Son coeur battait de plus en plus vite. Il se demandait ce qui pouvait le troubler à ce point. C'est vrai qu'il n'avait jamais appelé une femme pour lui proposer d'aller dîner ensemble. Et s'il se trompait. Si elle n'avait été que polie, qu'elle n'avait en fait pas envie de le revoir, qu'elle n'avait proposé ça que par jeu et puis c'est vrai qu'ils n'avaient vraiment rien à se dire, d'ailleurs...

"Allo? Allo?"

Il comprit que ce n'était pas la réception de l'hôtel. C'était elle. C'était le numéro de téléphone de sa chambre. Il raccrocha.

Romook, à suivre...