Le premier épisode...

Il partit s'établir à Moscou où il avait trouvé un poste d'enseignant en mathématiques. Parallélement à cette activité, il apprenait le russe et le chinois. Ses recherches en matière d'intelligence artificielle furent naturellement mises en veilleuse... Il consignait dans des carnets de note toutes les difficultés qu'il rencontrait pour apprendre ces langues. Il espérait ainsi pouvoir formaliser un recueil des problèmes qui lui permettrait de conceptualiser les processus d'apprentissage.

Au bout de cinq ans, étant toujours sans aucune attache, il décidé de partir pour la Chine. La direction de l'Université de RenMin avait accepté qu'il vienne enseigner l'informatique. C'est le coeur plein d'allégresse qu'il quittait sa vie russe, espérant trouver en Chine ce qu'il cherchait depuis des années. La réponse à sa question : le jugement synthétique a priori était-il possible pour un ordinateur ? L'apprentissage du chinois lui avait permis de beaucoup avancer sur ce problème. Il attendait évidemment une réponse de son futur séjour en Chine.

Ses bagages déposés dans sa chambre, un sentiment d'impuissance l'envahit. Sa vie avait-elle un sens ? Brusquement, cette question venait de jaillir dans son esprit. A aucun moment dans son existence, il ne s'était interrogé sur sa vie. Il avait enseigné un peu partout, était un spécialiste reconnu dans son domaine mathématico-informatique, mais était profondément seul. Au fur et à mesure de son évolution intellectuelle, il s'était progressivement détaché de la plupart de ses amis. Ces derniers avaient une vie dans laquelle les enfants avaient une place croissante, ce qui était assez éloigné de ses centres d'intérêts. Il avait peu de loisirs et jamais eu de compagne. Son métier de chercheur étant une véritable passion, il n'avait jamais réussi à faire autre chose que de réfléchir sur ses recherches intellectuelles.

Il jouïssait d'une notoriété certaine dans ses domaines de recherche. Mais, au-delà de son travail de chercheur, il n'y avait rien. Il s'assit sur son lit, se prit la tête entre les mains et réfléchit un long moment. Il n'avait nulle part où il pouvait se sentir chez lui sur terre, hormis dans ses livres. Et quels livres ? Des livres essentiellement techniques : mathématiques, informatiques ou sur l'épistémologie. Le reste de sa culture, il le devait à sa volonté de comprendre des choses. Mais, en soi, cela ne l'intéressait pas. Il fût pris d'un vertige. Vertige essentiellement intellectuel. Une sensation de chute. Sa vie n'avait eu aucun sens jusqu'à aujourd'hui.

Il se leva et sortit quelques instants dans la rue. Le brouhaha de la rue chinoise, les odeurs des barbecues, les vélos qui semblaient sortir de nulle part en direction d'un ailleurs hésitant, les invectives des marchands, tout semblait être dans un univers sans saveur. Un jeune enfant le regardait en souriant et lui lançant un hello gratuit et amusé. Il répondit d'un geste de la main. Il s'apercevait qu'il était en Chine et que sa quête sur le jugement synthétique a priori n'avait aucun sens, sauf pour une poignée de scientifique répartit à travers le monde. Il aspirait à autre chose. Mais quoi?

Il se mit à marcher dans la rue et croisa un étalage plein de livres. Tout était rédigé en chinois. Evidemment. Il se sentit impuissant et dépassé par sa folie. A tout hasard, il regarda les titres. L'un d'entre eux était intitulé Parole de Bouddha. Il avait toujours considéré les religions comme un moyen de réguler la société dans un temps où la notion d'Etat n'existait pas. Il s'aperçut qu'en fait, il ne connaissait pas le contenu des religions, hormis la religion catholique dans laquelle son éducation puisait ses fondements. Il acheta le livre. Le marchand lui dit quelques paroles, mais il ne comprit pas. Il prit conscience du fait qu'il était également un étranger. Evidemment.

Etranger à la nationalité chinoise, mais aussi étranger à la culture qu'il l'environnait, étranger vis-à-vis de la langue parlée autour de lui... Il était également étranger à la société occidentale, à sa famille... Il était différent et évoluait dans un univers hors du temps dans lequel il ne s'était jamais soucié de son intégration. Il était Autrui face au Monde. Ce fût un second choc. Et il rentra chez lui.

Il s'allongea sur son lit et lut. Pendant plusieurs heures, il restait ainsi à déchiffrer cette nouvelle façon de penser avec l'incertitude qu'il ne comprenait peut-être pas bien ce qui était écrit. Le déchiffrage des caractères allié à cette nouvelle forme de pensée rendait les choses très difficile. Il comprit qu'il avait vécu dans une projection de la réalité, mais que la vie lui avait toujours été étrangère. Il sortit pour dîner.

Dans le restaurant proche de chez lui, il découvrit son incapacité à se nourrir malgré l'usage qu'il avait de la langue chinoise. Il ne comprenait rien aux noms des plats et dut s'en remettre à l'expérience des serveuses pour obtenir un repas conforme à ce qu'il aimait. Il comprit alors qu'il venait de faire l'expérience d'un jugement synthétique a priori.

En tentant d'expliquer ce qu'il préférait manger à la serveuse chinoise, il était dans le domaine de l'expérience, de ses sensations, c'est-à-dire de l'a posteriori kantien. La serveuse, dans sa compréhension de ce qu'il disait, était elle-même renvoyée à ce type d'expérience. Toutefois, leur communication était basée sur des expériences dissemblables, teintées d'une culture très différente. Ainsi, chacun d'entre eux pensait être compris de l'autre. Toutefois, objectivement, leur communication était dans le domaine de l'a priori car chaque expérience restait unique et dissociable de l'autre, ne se recoupant pas. La compréhension mutuelle ne pouvait se faire qu'en oeuvrant dans le domaine des concepts purs.

L'explication de ses désirs afin de les faire correspondre à des goûts connus et appréciés étaient un jugement synthétique. Ainsi, il venait de faire l'expérience d'un jugement synthétique a priori. Il était arrivé en Chine depuis quelques heures seulement, mais il avait la sensation d'avoir vécu plus intensément ces moments que le reste de son existence... Les plats arrivèrent à table. Il s'aperçut que si le jugement synthétique a priori était une expérience intellectuelle intéressante, elle avait peine à prendre forme agréable dans la pratique, surtout dans l'assiette...

Après quelques mois à approfondir ce sujet, il finit par conceptualiser un algorithme permettant de faire parler un ordinateur avec un humain, en chinois, sans que l'interlocuteur de chair ne puisse soupçonner qu'il conversait avec un cerveau électronique. Il avait résolu la question. Il était heureux. Il se sentait détendu.

En marchant dans la rue, il s'aperçut que le soleil avait des couleurs glaciales. Le mois de janvier à Beijing connaît une luminosité particulière propre à tenter les consciences de goûter à la méditation. Il s'était orienté intellectuellement vers une forme Chan du Bouddhisme, qui correspond au zen japonais. Il en retirait un plaisir inégalé. L'étude des textes, allié à une pratique quotidienne de la méditation, l'avait enraciné dans la réalité d'une manière qu'il n'avait jamais connu auparavant. Il déambulait dans la Cité Interdite, au milieu de nombreux touristes, comme un être désincarné, sans désir, porté par le vent. Il était absent.

Au fond de lui, un écho résonnait. Son nom, c'est son nom qu'il entendait. Son nom ? Personne ne connaissait son nom français ici et pourtant, il entendait bien... Jean! Jean!. Ses yeux s'ouvrirent à la réalité et devant lui se trouvait Thérèse. Elle était belle et n'avait rien perdu de sa fraîcheur malgré les années qui s'étaient écoulées. Elle le regardait mi-amusée, mi-interrogatrice.

Romook, à suivre...