Assis derrière son comptoir, avec son livre, il vit. Dans le quartier de Greenwich, sa petite rue relie l'avenue principale, et sa librairie est au coin. On y trouve que des livres d'occasion. Que des bons titres. Et il les a tous lu. Lorsqu'on lui parle, ses yeux s'illuminent et, la voix tremblante, il répond au visiteur avec la peur de déranger par des propos inadaptés. Il y a bien des chemins pour finir dans cette partie de Londres, seul, au milieu de vieux bouquins. Et son chemin a été sinueux, bien entendu.

Français d'origine, il avait débuté sa vie intellectuelle à la fin du siècle dernier par faire des études de mathématiques, de brillantes études qui l'avaient mené jusqu'à un poste de chercheur au MIT. Il y avait enseigné l'algèbre. Son départ aux Etats-Unis avait été pour lui une forme de reconnaissance qui récompensait la solitude de son début d'existence.

Issu d'une famille où il était enfant unique, sans cousin, sans oncle ni tante, il n'avait jamais réussi à se sentir accepté par ses parents qui l'avaient toujours trouvé un peu tordu à force de vouloir se couper les cheveux en quatre. Ses amis du lycée avaient fini par le trouver terne et trop sérieux. En tant que taupe, il n'avait rencontré personne, à part un certain Thierry qui avait quitté la prépa pour devenir un obscur mongueur...

Son intégration à l'ENS avait changé quelque chose. Une rencontre avec une certaine Thérèse l'avait changé. Quelques phrases s'étaient échangées avec cette jeune mathématicienne, transfuge de l'Université. Une jolie femme, l'esprit vif et libre, peut être trop libre. Bien qu'ouverte, il n'avait pas su créer un climat autre que celui d'une conversation, entre étudiants, relative aux différents aspects des corps quadratiques... Elle s'était envolée. Il pensait encore à elle aujourd'hui, dans sa boutique de Greenwich.

Pendant son séjour aux Etats-Unis, une application particulière de la théorie des noeuds avait orienté sa carrière vers la cryptographie car il démontra que deux noeuds identiques pouvaient être codés de plusieurs manières différentes. Ainsi, lorsqu'un programme informatique réalisait une suite donnée d'instructions, l'ordinateur était incapable lui-même de déterminer si, oui ou non, les deux résultats identiques auxquels il parvenait, provenaient en fait d'un même calcul dont les opérations, globalement équivalentes, étaient organisées différemment. Cette découverte révolutionna la cryptanalyse, et il fut accueilli à Paris. Il intégrait le laboratoire de l'Ecole Normale Supérieure, rue d'Ulm. De retour à son école, il enseignait et faisait toujours de la recherche dans la cryptographie, mais, comme satisfait de lui-même, il se tourna vers un nouveau champ de recherche : l'intelligence artificielle.

L'idée était simple : résoudre la question que Kant avait posé dans la Critique de la Raison Pure. Comment un jugement synthétique a priori est-il possible ? La distinction a priori et a posteriori dans l'oeuvre kantienne lui paraissait évidente : c'était la distinction entre théorique et concret. De même, la distinction entre jugement analytique et synthétique semblait claire. L'un naissait de la déduction tandis que l'autre naissait par association d'idées n'étant pas déductibles les unes des autres.

Par exemple, un carré a quatre côtés est un jugement analytique. Ce type de jugement était simple à manipuler pour les ordinateurs. Le jugement synthétique a posteriori correspondait à la phrase "Le ciel est gris" qui, directement tiré de l'expérience, ne pouvait trouver de solution en l'état actuel de la science : il faudrait que la machine soit pourvue de sens pour pouvoir évaluer son environnement. L'état de la technique permettait de supposer sa réalisation un jour, mais pour le moment, inutile de travailler dessus. En revanche, ce fameux jugement synthétique a priori posait problème. Et la clé de cette question pourrait bien être la clé de toutes les recherches sur l'intelligence artificielle, voire même du fonctionnement de l'esprit humain.

Alors que ces confrères travaillaient sur la logique des concepts et la notion de système, il posa l'hypothèse que le langage dans lequel on exprime sa pensée conditionne celle-ci. Il entreprit d'apprendre le russe et le chinois. Ainsi, parlant déjà l'anglais et le français, il pouvait mettre à l'épreuve de son expérience l'usage qu'il ferait de ces deux nouvelles langues. Le choix de ces dernières n'était pas anodin. La première était pour développer une réflexion concernant l'influence de la grammaire sur la structuration des processus cognitifs. La seconde, tout simplement car on lui avait dit que la langue chinoise était une langue qui utilisait directement les concepts avec une grammaire réduite.

A travers son apprentissage linguistique, il pensait pouvoir appréhender le fonctionnement du cerveau humain, prélude nécessaire à la formalisation de toute opération en terme d'intelligence artificielle. Répondre à la question du jugement synthétique a priori était tout simplement un problème équivalent à celui de faire converser un ordinateur avec un être humain. A la différence près que la notion de sens devrait échapper, en toute logique, à la machine. Pour réaliser ça, il fallait d'abord s'imprégner de ce qu'était le langage. Une fois compris cet élément, il pourrait apprendre à parler à un ordinateur.

Pour tout chercheur, la première question à résoudre face à un problème est un problème épistémologique. Il devait donc déterminer la méthode qui lui permettrait de comprendre le fonctionnement du langage afin qu'il puisse le transmettre à une machine. La question de la méthode étant trop difficile, il résolut de se mettre en situation afin d'étudier son propre comportement d'étudiant. L'intérêt d'apprendre le russe et le chinois était l'impossibilité de rattacher l'une de ses deux langues à des signes connus, tant par la graphie que par les sons, ou encore à des structures grammaticales connues. Evidemment, il entreprit de connaître la culture de la Russie et de la Chine. Parler une langue sans connaître la culture du peuple qui l'a vu naître est comme réciter une poésie sans en comprendre le sens se répétait-il intérieurement inlassablement.

Romook, à suivre...