Hier soir, je suis allé dans un restaurant de Wuhan afin de déguster quelques plats encompagnie d'un enseignant qui m'accompagne en Chine et d'une avocate chinoise, assez charmante il faut bien le reconnaître.

Le moment du choix des plats en Chine est un moment crucial. Vous devez vérifier que vous avez bien :

  • un plat de viande,
  • un plat de poisson,
  • un plat de pâtes / riz,
  • un plat de légumes et/ou de fruits...


Après cela, vous devez vous attacher à choisir des consistances différentes :

  • molles,
  • croquantes,
  • fondantes,
  • etc...


Puis, variez les goûts :

  • salés,
  • sucrés,
  • épicés,
  • etc...


La variété des plats dénotent de la capacité de votre esprit à savoir synthétiser ses différentes parties du repas. Ainsi, la responsabilité du choix des plats est souvent le fait d'un homme assez âgé, qui "prend en main" la situation, ou alors est collectivement partagé dans un chaos invraisemblable de désirs où chacun fait prévaloir son plaisir sur l'objectivité de la nécessité de choisir un plat moins apprécié, mais plus en accord avec cette théorie culinaire.

Je prendrai bien du serpent.

Voilà Romook qui fout le bordel à table. Il y avait déjà deux plats de viandes, un de poisson, un plat avec un genre de baozi à farcir de grain de maïs, un plat de fruits (dattes au miel fourrées de ... ?).

"Je n'ai jamais goûté. En Chine, on peut tout manger, pourquoi ne pas essayer ?", continuai-je. "Snake, is it good to eat? Tasteful ?"

Mon interloutrice chinoise me regarde un instant et répond : "You will have to eat that alone, I'm afraid of snake." Mon collègue français me regarde et ajoute : "Et pourquoi pas de la tortue tant que tu y es ?"

La question mérite effectivement d'être posée.

"C'est une idée, en plus, regarde, il y en a à la carte.
- Je te préviens, Romook, si tu en commandes, je mange à une autre table. Tu te débrouilles tout seul avec ça.
- Tu parles de quoi : du serpent ou de la tortue ?
- Mais t'es pas possible comme mec, tu vas pas bouffer ça ?!"

Encore a primary french guy pensai-je. On ne peut pas choisir ses collègues de travail. En plus, on me le colle, je suis sûr que c'est parce qu'il ne parle pas chinois. La plaie.

Je commence à vouloir me lancer dans une explication sur l'interculturalité des relations intersubjectives en matière culinaire, en essayant de démontrer que les méditations cartésiennes de Husserl trouvaient une application pratique. Complètement hermétique à toute discussion intellectuelle, le voilà qu'il m'annonce que quelques années auparavant il avait une tortue domestique.

"Ok! Va pour le serpent!" concluai-je son exposé sentimental.

La serveuse me confirme d'ailleurs que le serpent est un plat délicieux. Il est donc commandé. Et nous attendons donc tous les trois. Notre interlocutrice chinoise ajoute alors que toutes les personnes qu'elle connaît qui ont goûté le serpent ont trouvé ce mets très bon. Le seul problème reste la vision du plat. J'ai mangé des abeilles donc : même pas peur.

Quelques plats arrivent, sans surprise. C'est bon, moyen et pas bon. Ca dépend des goûts de chacun. Voilà la star de la table qui nous rejoint, mon plat de serpents. Il est tronçonné en petit bout. Je ne sais pas si, en Chine, il y a une traçabilité de la viande de serpent. Comme cela n'existe ni pour le porc, ni pour le boeuf, inutile de demander à la serveuse. Je m'abstiens donc d'exprimer mon habituel comportement DGCCRF qui me vaut régulièrement l'animosité des restaurateurs français, pour ne pas évoquer les autres corps de métier. On ne se refait pas.

Sous l'oeil dubitatif de mon collègue qui scrute chacune de mes réactions, curieux de connaître ma réaction, attendant probablement son heure de gloire, espérant me voir dégoûté devant le plat afin de claironner à quel point faut être frappé pour manger des trucs pareils et que c'est bien fait pour toi Romook, c'est comme pour les espagnoles dans l'avion!.

J'essaie de l'attrapper avec mes baguettes. Ca glisse. Impossible de le tenir avec les baguettes. Ce ne sont pas tant les morceaux qui sont gros que la peau, malgré la cuisson, qui reste "glissante". La chinoise ne me regarde pas. Je décide d'y aller avec les mains.

"Mais c'est plein d'arrêtes." Le serpent ressemble donc, de l'intérieur, à un poisson. "Et ça a un goût de ... Je ne saurai pas définir..."
- Bah... de serpent. Cherche pas. Faut vraiment que tu te compliques la vie. Et tu dois finir le plat, je te préviens, Romook. C'est pas le tout de faire le malin à commander des trucs imbouffables. T'assume maintenant. Et pas de Doggy Bag."

Après l'évidence d'une telle réponse, qui n'est évidemment pas propre à satisfaire le lecteur curieux qui me lit aujourd'hui, je vais essayer de prolonger un peu plus ma réflexion sur le goût.

Je demande bien évidemment aux lecteurs d'excuser mes digressions sur ce collègue, mais il est important que vous compreniez ce que je peux vivre au quotidien, en Chine, en ce moment. Et j'ai encore une semaine à tenir.

Tout d'abord, la viande de serpent, c'est bon. Ca n'a pas un goût particulier comme le mouton ou le cheval, qui pourrait expliquer que certaines personnes trouvent ça mauvais. Le goût est à mi-chemin entre le porc et le boeuf, plutôt du côté du filet. C'était assez tendre comme viande, un peu comme la texture de l'entrecôte. J'ai donc rongé quatre morceaux de serpent sur les dix du plat. Ronger parce que j'ai râclé le dessus, là où il y a de la chair. Sinon, par en dessous (le ventre de la bête), les os sont très petits comme des arrêtes et c'est très désagréable à manger.

Si c'est si bon, pourquoi quatre ? demandera avec justesse le lecteur attentif. Tout simplement parce que le plat était très épicé et que je n'arrive pas à manger très épicé. J'ai donc abandonné la bouche en feu. A noter, aucun incident postérieur n'est venu gâcher mon plaisir et me faire dire que la viande de serpent était malsaine. Expérience à renouveler.

Romook, aventurier culinaire