"Si le peuple auquel j'appartiens a senti un jour qu'il différait, dans son essence, du cheval, c'est seulement parce que l'Eglise lui a enseigné l'immortalité de l'âme humaine. Mais qui a créé cette âme ? Dieu. Et qui a créé le cheval? Dieu. Ainsi donc l'homme et le cheval se fondent dans l'harmonie de cette origine. On peut surmonter leur différence.

J'arrive au bout du chemin bordé d'eucalyptus. Il commence à faire nuit. Question : moi, qui n'ai pas de Dieu, suis-je en cela plus proche ou plus éloigné de la nature ? Réponse : plus éloigné. Et cette déchirure entre la nature et moi devient même, sans Lui, impossible à raccomoder. Il n'y a aucun tribunal supérieur auquel faire appel.

Et même si j'arrivais à croire en Dieu, je ne pourrai pas avoir face à la nature une attitude catholique, qui serait en contradiction complète avec ma conscience, avec ma façon de ressentir. A cause du problème de la douleur. Le catholicisme a fait peu de cas de toutes les créatures autres que l'homme. On peut difficilement imaginer une indifférence plus olympienne à "leur" douleur - "leur", c'est-à-dire celle des aniaux et des plantes. L'homme qui souffre a eu son libre arbitre : sa douleur, c'est le châtiments de ses péchés et la vie future compensera plus équitablement les maux de cette vie. Mais le cheval ? Le ver? On les a oubliés. Dans leur souffrance il n'y a pas de justice. C'est un fait nu, un désespoir absolu qui se déverse à flots. Je passe sur la dialectique compliquée des saints docteurs. Je parle du catholique moyen qui, se promenant dans la lumière d'une justice qui lui distribue tout ce dont il a besoin, reste sourd devant l'abîme incommensurable de cette autre douleur, injustifiée. Qu'ils souffrent! Cela ne le regarde as du tout. Ils n'ont pas d'âme. Qu'ils souffrent donc, absurdement. Oui, il est difficile de ytrouver une doctrine qui fasse moins de cas du monde extra-humain; c'est une doctrine orgueilleusement humaine, cruellement aristocratique. Il n'est pas étonnant qu'elle nous ai plongés dans un état d'inconscience sereine et de sainte innocence devant la nature telle qu'elle se manifeste dans nos descripptions idylliques d'aubes et de couchers de soleil."

Witold Gombrowicz, extrait du Journal, 1958, Trad. par D. Autrand, C. Jezewski et A. Kosko, Folio