"La petite salope", groupe nominale riche de la langue française puisqu'il ne permet pas, sorti de son contexte, de déterminer s'il s'agit d'une insulte ou d'un compliment. Cette subtile variation que l'on retrouve dans le mot "salope" qui, de lui même, traduit la majeure partie de cette ambiguité. D'où la nécessité de d'abord répondre à la question : qu'est-ce qu'une salope ?

La définition du petit Robert est très simple : femme qui recherche le plaisir sexuel.

Dans toute sa simplicité et sa nudité, cette définition ne donne aucune connotation positive ou péjorative, si ce n'est le fam. et le vulg. qui laisse effectivement sous-entendre que ce n'est pas bien... Bon, je crois qu'il faut donc décortiquer le mot. Rappelons qu'il ne s'agit pas d'un adjectif mais d'un nom commun - et oui la salope est un nom commun - et donc le terme "salaud" qui pourrait laisser à penser qu'il s'agit du pendant masculin de la salope n'est pas l'équivalent masculin. Et non, ce n'est rien d'autres qu'un salaud, c'est à dire un homme méprisable, moralement répugnant (toujours le petit Robert qui cause).

La nuance est de taille. Vous remarquerez qu'il n'y a aucune connotation sexuelle dans la notion de "salaud", sauf s'il s'agit d'un homme (mais y en existe-il vraiment des hommes comme ça?) qui a menti sur ses intentions à une belle afin qu'elle lui permette de jouer avec ses appâts... Je m'offusquerai bien entendu de découvrir que certains hommes pourraient être suffisament vils pour tenir des discours dont la seule finalité est de voir tomber la culotte. Si tel était le cas,je ne cacherai pas mon indignation plus longtemps et leur lancerai un "bande de salauds!".

On remarque que l'injure se prête bien à la situation. Ceci signifie probablement que derrière ce terme de "salaud", on peut également y trouver une connotation sexuelle également, mais à la différence de la première acception relevée dans la "salope", les domaines d'application sont bien plus étendus... En fait, le terme de "salaud" peut être le pendant de la "salope" si on prend en compte une autre acception du mot : "terme d'injure, pour désigner une femme qu'on méprise pour sa conduite."

Nous sommes bien en présence de deux concepts équivalents dont l'un est le féminin de l'autre, le "salaud". A n'en pas douter, notre recherche scientifico-linguistique a fait avancer les choses. Mais qu'en est-il de la "salope", la vraie? Et bien, force est de constater qu'on ne trouve pas l'équivalent masculin de ce concept. Les mots "vicelard, vicieux, bon vivant, salace" ne rendent que très mal la notion d'homme lubrico-sensuel. Mais pourquoi?

A cause d'Eve bien sûr! Elle a croqué dans le fruit défendu et a découverte seule la vérité sur la nudité et tout ce qui s'ensuit. La première salope était donc Eve, après avoir mangé le fruit défendu. Avant, elle vivait dans la nudité, sans souci de distinction du bien et du mal, comme dans les sociétés primitives où les règles morales ne sont pas encore inscrites dans le développement de la société. D'ailleurs, les règles morales sont avant tout un luxe né de la civilisation. Tant que l'on doit trimer pour survivre, aucune raison de se demander ce qui est bon, bien ou mal. La seule chose qui compte est survivre.

Relisons ensemble ce passage où Eve rend le plaisir sexuel défendu.

"Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahvé Dieu avait faits. Il dit à la femme : Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas tous les arbres du jardin? La femme répondit au serpent : Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, sous peine de mort. Le serpent répliqua à la femme : Pas du tout ! Vous ne pourrez pas! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea. Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus; ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes.

Ils entendirent le pas de Yavé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l'homme et sa femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin. Yahvé Dieu appela l'homme : Où es-tu? dit-il. J'ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l'homme; j'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. Il reprit : Et qui t'a appris que tu étais nu ? Tu as donc mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger! L'homme répondit : C'est la femme que tu as mise auprès de moi qui m'a donné de l'arbre, et j'ai mangé! Yahvé Dieu dit à la femme : Qu'as-tu fait là ? et la femme répondit : C'est le serpent qui m'a séduite, et j'ai mangé. (La Bible de Jérusalem, trad. ss la direct. L'école biblique de Jérusalem, Les éditions du Cerf, 1988)

Déplorable, Eve est déplorable. Bref. Que se passe-t-il donc dans ce texte? Faisons un peu d'exégèse ésotérique pour nous rafraîchir les neurones. Dans le jardin du Paradis, l'homme et la femme sont donc nus, sans conscience de cette nudité. A l'image des sociétés primitives, ils ne connaissent pas leur état de nudité. Pourquoi ? Parce que l'état de nudité ne peut arriver à la conscience d'un autre que lorsque cet état provoque des modifications de la réalité. Le premier état de modification est l'attirance sexuelle provoquée par la vue de l'autre. Mais, en soi, cet état n'est pas suffisant. Tant que la sexualité reste une activité saine et naturelle - c'est-à-dire sans contrainte sociale, morale et autres futilités - il n'y a pas de raison de se défier de la nudité. Ce qui rend la chose différente, le deuxième état de modification de la réalité est l'intrusion d'un tiers dans la relation. Ainsi, couvrir sa nudité est simplement le refus de l'autre sexuellement parlant. Dans une société qui serait "ouverte" sexuellement, où chaque individu pourrait faire l'amour avec un autre, sans contrainte de relations amoureuses à long terme (notre concept du "couple"), il est probable que les individus vivraient nus. Sur ce point, on pourrait étudier la doctrine de Robert d'Abryssel.

Il ne m'a pas été possible de retrouver dans mes ouvrages d'ethnographies et d'ethnologies un quelconque renseignement sur cette hypothèse. J'en suis scientifiquement désolé. Mais, donc, le point important de l'allégorie du paradis est bien que le fruit défendu est l'acte sexuel dans le paradis, dans lequel l'homme est une victime, séduit par la femme. Et de là, tout s'enchaîne, entraînant derrière ce passage des millénaires de machisme religieux, puis moral.

En effet, la faute repose sur la femme. Dans cette perspective, la femme qui recherche du plaisir sexuel - alors qu'il semble assez naturel de faire des choses qui plaisent et de rechercher à maximiser son plaisir (principe de base de toute science économique) - est devenu une femme qui n'est pas appréciée par la société. Elle devient une salope. L'homme qui recherche le plaisir sexuel, quant à lui, n'est qu'un homme. C'est toute la distinction entre l'homme et la femme qui résulte de la faute originelle.

Mais qu'en est-il aujourd'hui que les traditions religieuses chrétiennes sont en déclin, que le nettoyage moral de mai 1968 a eût lieu, que le SIDA est arrivé ? Ben, dans l'ensemble, rien de bien particulier n'a changé car l'ennemi à abattre n'est pas dans la religion chrétienne mais son héritage dans les mentalités françaises. Nous sommes gouvernés par des principes chrétiens, que ce soit les droits de l'homme ou encore la notion de couple. Des choses ont changé, mais la salope reste majoritairement admise comme étant une femme condamnable dans la société française. Pourtant, moi, à choisir, je préfère rencontrer une salope, que ce soit bien clair entre nous.

La vérité est que si on passe sur le côté péjoratif du terme dans son acception sociale majoritaire, entre hommes, mesdames sachez-le, bien souvent c'est avec respect et envie que l'on parle des salopes. Parce qu'elles sont plus libres et que cela s'accompagne généralement d'une ouverture d'esprit appréciable, parce que le plaisir est retiré de sa gaine mystico-amoureuse et que les relations sont plus franches.

Ainsi, si ce terme est souvent une injure, il peut prendre une tournure affective, en forme de compliment détourné, la salope étant forcément - d'un point de vue strictement masculin - une femme qui fait bien l'amour. En conséquence, le terme "petite salope" devient naturellement le sobriquet affectueux que certains hommes utilisent pour indiquer à leur compagne de jeux toute la reconnaissance et le plaisir qu'ils ont de partager avec elle des moments intimes. Rarement, l'utilisation de l'adjectif "petit" a pour conséquence de renforcer le terme de salope dans un sens injurieux...

Et bien il faut savoir qu'il existe une marque de vêtement appelée "petite salope". Anna, m'interrogeant sur les subtilités linguistiques de ce terme, m'a donc avoué qu'il s'agissait pour elle de comprendre comment une marque de vêtements chics pouvait utiliser ces mots. Tout d'abord, incrédule, je pensais qu'il s'agissait d'une plaisanterie. Ensuite, j'ai crû qu'il s'agissait d'une marque de sous-vêtements qui serait vendue dans les boutiques spécialisées, avec une haute tenue en vulgarité et uniquement dans des sacs opaques.

Et bien que nenni! Les vêtements sont beaux et je peine à croire que la marque puisse être "petite salope". Vous n'avez qu'à en juger par vous-même : http://www.lapetitesalope.com/. Le site est en anglais, mais on comprend bien...

J'imagine tout de suite les françaises très chics qui font leurs courses à Londres et qui diraient : "Oh, moi, vous savez, je ne m'habille qu'en petite salope à Londres." Ou, dans les dîners en ville, les discussions : "Et vous ? Quelle est votre style ? - J'ai une nette préférence pour la petite salope, vous savez. - C'est vrai que cela vous va à ravir. Et quand on trouve son style, il ne faut plus en changer, n'est-ce pas chéri ?" Et, enfin, Monsieur s'adressant à Madame : "Pourriez-vous vous habiller en petite salope ce soir ? Nous avons un dîner chez le Préfet, chérie."

Romook, cherchez l'erreur...