Bien arrivé, je suis bien arrivé. Il était important de le dire (Cześć Ania, jestem w Wrocław). Je suis de retour en Pologne depuis dimanche soir, après quelques années d’absence. Une Pologne que je retrouve familière, chaleureuse, aussi accueillante qu’auparavant. Les années ont passé, et pourtant, même si sa physionomie a changé, elle reste la même (Ania, gdzie mieszkasz w Polsce ? Przepraszam że zapomiałem… Wiem że nie mam czasu odwiedwić Ciebie ale chcę wiedzieć gdzie mieszkasz.). Ma relation avec elle est toujours aussi trouble. Je suis au pays de Gombrowicz : voilà bien une relation qui se mérite. Les intimes comprendront.

Retrouvaille avec sa culture bien sûr, mais aussi sa langue (Mogę uczyć się polskiego regularnie…). Mon professeur de polonais a trois ans (nazywa się Monika : jest córką Beaty, Beata jest moja koleżanka…)) et j’ai du mal à tout comprendre. Ca va revenir. Les langues, c’est presque comme le vélo. Bref.

Il fait trente-cinq degrés à l’ombre, comme à WuHan, et le polonais c’est comme du chinois pour moi en ce moment (enfin, vous voyez ce que je veux dire – czy rozumiesz ?). Donc, la Pologne, c’est comme la Chine finalement, mais avec les facilités linguistiques en moins – car perdues/oubliées.

La Pologne propose des menus variés, et parmi les plats que je préfère, je tiens à évoquer le cas des « pierogi ». Ce sont des sortes de ravioli polonais – un peu à la façon des « jiaozi » chinois, décidemment – qui peuvent être garnis d’herbes, de viandes… Ce soir, on me propose de manger des « pierogi » maison. Et là, je craque et annonce un « Tak ! Pierogi, to bardzo lubię !» tonitruant, me permettant d’utiliser un rudiment retrou-conser-vé de polonais, sous l’œil dubitatif de mon professeur. Probablement que mes déclinaisons sont encore mauvaises. L’objectif était simplement de manifester de manière enthousiaste mon amour des pierogi. Heureusement que le langage du corps ne connaît pas de frontière. Ca permet de se comprendre au-delà des mots.

Le petit enseignant me regarde avec des yeux comme des billes et s’exclame : « Mam ochotę zjeść pierogi. Wiesz ? » Ok. Nous ne sommes pas sur le même registre. Je suis dans la relation intersubjective personnelle au niveau de la communication des idées alors qu’elle est dans l’expression des besoins. On reconnaît d’ailleurs mon esprit porté à la dialectique qui engage mon interlocuteur vers une discussion sur les apports du pierogi à la gastronomie polonaise (« Oui ! J’adore les pierogi » plutôt que « J’ai envie de manger des pierogi, d’accord ? »).

Aparté linguistique : la langue polonaise contient 3 genres, 7 cas (les germanistes apprécieront – avec des exceptions grammaticales comme en anglais), et des conjugaisons tordus perdus entre le perfectif et l’imperfectif, des verbes de plusieurs groupes comme en français, l’ordre des mots assez libres dans la phrase fait que l’on reconnaît la fonction du mot à sa déclinaison : le chinois est quand même une langue triviale, force est de le reconnaître.

Evidemment, mon interlocuteur polonais, n’ayant pas encore eu connaissance de toute l’étendue de mes capacités linguistiques en langue polonaise, poursuit directement en français : « Il n’y en a que cinq. Il va falloir que je demande à ma mère d’en faire des supplémentaires. » Froncement de sourcils. Inquiet, j’interroge : « On va aller les chercher ? » La maison des parents est à une heure de route, ça me paraissait beaucoup de temps pour éviter d’aller simplement dans un restaurant, ou même se rendre dans un centre commercial en acheter. La réponse fuse, évidente, claire, simple, sans équivoque.

« Non, bien sûr. Ils viendront par le bus.

- Ah, je vais rencontrer tes parents. Ca va être sportif au niveau linguistique.

- De quoi tu parles ? Mes parents ne vont pas venir.

- Bah, qui prend le bus alors ?



- Les pierogi bien sûr. »

Les pierogi, of course.

Rappel des épisodes précédents. Pologne. Gombrowicz. Cuisine polonaise. Pierogi = ravioli polonais. En manger. Pas assez. En faire cuisiner par la maman. Pierogi prendre bus.

Ja nie rozumiem.

Si mes compétences linguistiques avaient été mises à l’épreuve, j’en aurais déduit qu’il fallait se reconvertir dans la résolution d’équation différentielle de troisième ordre ou envisager une reconversion comme bibliothécaire au Mont Athos. Mais, ce n’était pas le cas. Sans autre forme d’explication, il me semble évident de soutenir : « I/O Brain Error. Hard Disk Failed. Please reboot your brain. »

Après quelques explications, je découvre alors que, parmi les exceptions culturelles polonaises qui m’étaient connues, une est bien établie : les objets se déplacent naturellement en bus. Tout simplement. Le principe est le suivant : on donne au chauffeur d’un bus un objet qu’on lui confie en lui indiquant la destination d’arrivée. Sa contribution sera évidemment rétribuée d’une somme d’argent en rapport avec la valeur de l’objet transporté (Et les pierogi, pour moi, n’ont pas de prix). Une sorte de colissimo par bus, évidemment plus rapide, puisqu’il y a un départ toutes les heures.

Ainsi, la phrase polonaise « pierogi przyjadą autobusem o 18.15 », dont la traduction exacte est : « les pierogi arriveront par le bus de 18h15. », n’est ni le titre d’un film comique, ni une phrase codée par les services de renseignements, mais simplement une phrase usuelle en Pologne.

Je tenais à vous le préciser, car cela me semble aussi important que la troisième voie polonaise qui ne manque jamais de surprendre les étrangers. Je ne parle pas de politique, mais bien de circulation routière. Là aussi, peut-être qu’il fallait préciser.

Romook, les patates prendront le train de 17h49, tout va bien.