Le blog a une faculté incroyable qui est de multiplier le nombre de vie d'un homme. Il est un peu le Jésus des sentiments humains, multipliant à l'envie les passions, les audaces, les tristesses, les désastres comme les petits pains... Bref, le quotidien. Je ne parle ici que de l'auteur lui-même. Je ne fais pas allusion aux multiples lecteurs qui viennent simplement, par leur présence, renforcer cet état de fait.

En fait, l'intérêt d'avoir un blog, c'est que vous commencez par dévoiler vos secrets, vous vous créez un auditoire, puis progressivement vous devenez une star du web... Lorsque la célébrité est à son comble, vous pouvez vous mettre à pleurer en vous rendant compte que votre vie ne tourne plus qu'autour de votre blog, et que votre vie réelle dépérit... Et là, c'est le grand saut, vous faîtes vos adieux à la scène virtuelle, vous pleurez, vous jurez que vous ne le referez plus et quittez l'espace numérique... Vos amis vous demandent ce qui se passe, vous jurent que vos écrits étaient importants, mais vous restez sur votre décision et devenez inconsolable.

Un jour, vous avez un email d'un type, un inconnu, mais qui croyait en vous, qui vous annonce que sans votre blog, sa vie n'a plus aucun sens. Alors, c'est l'ultime come-back. Mais votre lectorat vous a quitté. Vous êtes seul. Définitivement seul. Et c'est une nouvelle angoisse qui démarre. Une espèce de sentiment d'inutilité qui vous humilie, vous, la star, celui qui était adulé, qui recevait des emails dans toutes les langues, de tous les coins du monde. Alors, vous repartez à la conquête du monde. Vos amis vous disent d'abandonner, que cela n'a aucun sens, que plus personne ne lit les blogs et que ceux qui devaient être connus le sont depuis longtemps, que c'est trop tard, que c'est foutu : on réchauffe pas un vieil amour.

Mais, jour après jour, vous reconstruisez une nouvelle identité, plus audacieuse, il y a de la maturité dans les écrits : vous savez écrire "bite" et "chatte" l'un à côté de l'autre. Vous vous lancez dans des nouvelles érotiques, vos amies vous regardent en souriant, mais vous critiquent publiquement, on prend votre parti, vous êtes au milieu de la vie, ressurgissant du néant numérique, on parle de vous, vous existez grâce à votre blog. Du coup, vous vous sentez mieux et vous rencontrez l'être, celui qui vous fait tout oublier. Vous n'avez plus envie d'écrire des foutaises car vous avez compris ce que vous aviez toujours cherché. L'autre, celui qui vous comprend, l'oreille et l'oeil, bref, l'amour.

Alors, s'en est fini du blog. Vous vous dîtes que deux ans se sont écoulés depuis le début et que tout va bien. Vous avez fait le tour du monde de l'écriture numérique, deux ans dans ce domaine, c'est dix ans d'expérience dans la vraie vie. Vous prenez votre retraite. Fini le blog, fini le web... Juste pour quelques infos sur wikipédia de temps à autre mais basta. Maintenant, c'est galipette sous la couette et resto intime...

Mais l'autre se lasse. C'est tellement plus drôle quand on phantasme sur l'autre. L'autre vous trompe, sur internet, avec un autre bloggeur, un vrai, un qui lutte pour écrire. Et le couple casse un soir, à cause d'un chat mal fermé sur msn. Vous comprenez tout. Et vous rouvrez un nouveau blog, mais un anonyme cette fois, et les amis n'y auront pas accès, juste comme ça, juste pour vous, pour les drames humains, il faut des douleurs anonymes, c'est tellement plus beau.

Mais ça fait trois mois que vous n'alliez plus sur internet, et les amis qui n'arrêtent pas de balancer du web 2.0, qu'est-ce que ça veut dire ? Et d'incompréhension en incompréhension, le guerrier du numérique, le chevalier des réseaux se tranforme en petite brebis égarée, perdue dans la montagne, sans son berger...

Et c'est comme ça qu'il y a des tas de blogs vides sur Internet. Les types qui les ont ouverts n'ont pas perdu les codes d'accès. Certains pensent qu'ils ne savent pas quoi écrire... Mais, pas du tout. Pas du tout. Ce sont d'anciennes stars d'Internet, des pionniers, mais qui ont, malheureusement, un jour, rencontré un vrai amour sur Internet. Et ça a mal tourné. Depuis, ils ont la panne du clavier. Ils pleurent sur leur vie passée, leur gloire perdue, quand ils étaient jeunes, il y a trois ans, sur Internet... Maintenant, vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas.

Romook, le blog est mort! Vive le blog!