"Le système du quotient intellectuel, comme le montre Stephen Jay dans l'ouvrage qu'il consacre à l'intelligence et à sa mesure, est fondé sur l'exploitation abusive de certains présupposés philosophiques. Ce qui m'intéresse dans les catégories et le système d'évaluation dont le jeune corps étudiant est marqué dans sa chair, c'est la façon dont les notes sont utilisées de manière à déstabiliser toute une classe d'élèves. Les notes sont en effet conçues afin de montrer que l'idiotie, pour reprendre le vocabulaire du test, se réfère à l'âge mental d'un enfant de trois ans ou moins, et que celui de l'imbécile se situe, lui, entre trois et sept ans. Nous devons l'introduction du mot moron (crétin, idiot, abruti) aux psychologues américains, qui le dérivèrent du grec pour désigner une débilité légère, juste en dessous de la "moyenne". Le terme fut inventé pour tester les immigrants, en particulier leurs enfants, à leur arrivée aux Etats-Unis. Ces morons étaient aussi définis comme "incapable de prendre en charge leurs propres affaires avec une intelligence ordinaire ou de prendre part à la lutte pour la survie." Ainsi classés et déclassés, les petits immigrants étaient dès le départ voués au redoublement, catalogués et répertoriés dans les fichiers de l'anthropologie criminelle.

Il est important de garder à l'esprit que la bureaucratie de l'humiliation se fondait sur l'idéologie du test scientifique. Celle-ci ne fit jamais aucun effort afin de théoriser ou même de décrire son mode opératoire, ni pour expliquer pourquoi la "lutte pour la survie" ne relevait pas d'opérations instinctives, incalculables ou en partie stupides. En quoi la survie devrait-elle être une question d'aptitude ou d'intelligence ? (Cette notion est d'ailleurs une traduction de l'allemand Lebesunfähigkeit, qui signifie "inaptitude à la vie"). Axiome exaspérant quant on considère ces interlocuteurs hautement intelligents qui n'étaient pas capables de "survivre" alors qu'ils continuaient, dans certains cas, à vivre. Les termes utilisés pour évaluer le petit immigrant sont indiciblement frappants. Celui-ci, entravé par la trace projeté de la passivité, ne peut ni passer, ni prendre part dans et à la lutte. Son passeport est marqué du sceau de la débilité. D'une certaine façon, l'entrée aux Etats-Unis repose sur un imaginaire de l'idiot administré par l'Etat. Ce que cela implique, c'est, entre autres, le degré auquel la question de la bêtise, question de frontières par excellence, est liée à un engagement fondamental pour la justice. Rabaissé, le nouvel arrivant est transformé en réfugié spirituel, en signe totalisé de pauvreté. Ce petit immigrant est partout dans une situation critique. Si l'ondevait résumer en termes éthiques la seule position possible au regard de cet être toujours en instance d'arriver, ce serait de la façon suivante : je suis idiot devant l'autre."

Avital Ronell, Ed. Stock, Trad.Céline Surprenant et Christophe Jacquet (traduction et révision).