"Dans la science, les convictions n'ont pas droit de cité, voilà ce que l'on dit à juste titre: ce n'est que lorsqu'elles se décident à s'abaisser modestement au niveau d'une hypothèse, à adopter le point de vue provisoire d'un essai expérimental, que l'on peut leur accorder l'accès et même une certaine valeur à l'intérieur du domaine de la connaissance - avec cette restriction toutefois, de rester sous la surveillance policière de la méfiance. Mais si l'on y regarde de plus près, cela ne signifie-t-il pas que la conviction n'est admissible dans la science que lorsqu'elle cesse d'être conviction? La discipline de l'esprit scientifique ne débuterait-elle pas par le fait de s'interdire dorénavant toutes convictions?... Il en est probablement ainsi reste à savoir s'il ne faudrait pas, pour que pareille discipline pût s'instaurer, qu'il y eût déjà conviction, conviction si impérative et inconditionnelle qu'elle sacrifiât pour son compte toutes autres convictions. On le voit, la science elle aussi se fonde sur une croyance, il n'est point de science "sans présupposition". La question de savoir si la vérité est nécessaire ne doit pas seulement au préalable avoir trouvé sa réponse affirmative, cette réponse doit encore l'affirmer de telle sorte qu'elle exprime le principe, la croyance, la conviction que " rien n'est aussi nécessaire que la vérité et que par rapport à elle tout le reste n'est que d'importance secondaire."

NIETZSCHE

Il n'est pas coutumier que j'ajoute un commentaire aux auteurs que je cite. Aujourd'hui, je vais faire une exception - évidemment à tort, puisque tout est déjà dit ci-dessus, et mieux que je ne pourrais probablement l'exprimer.

Tout d'abord, une précision : les textes que je cite - ou ai cité - sont toujours des textes qui m'interpellent ou qui me permettent de supposer que le lecteur sera interloqué par celui-ci. Ce n'est pas nécessairement mon opinion, ni mes idées qui se traduisent dans ces textes. Probablement que j'y guette le commentaire audacieux sur lequel je fondrais comme un aigle sur sa proie, pour dégager des idées du lecteur, leur substantifique moelle - et construire / affiner la mienne... Ainsi, le texte que je cite peut être le reflet de ce que j'aime - sachant que je peux être en désaccord avec ce(ux) que j'aime - ou, au contraire, que je n'apprécie pas particulièrement, mais que mon appréciation de la pluralité des idées m'oblige à écrire pour que je l'ai sous les yeux, le rumine, le détruise de manière d'autant plus forte. Mon blog est aussi un voyage personel philosophique.

Et le lecteur attentif y verra probablement là une sorte de masochisme intellectuel qui n'est pourtant dicté que par la volonté d'améliorer ma tolérance et ma culture de la pluralité. Le préjugé guette toujours. Les idées reçues également. Les déceptions sont toujours fortes. On croit pouvoir établir, construire sur des choses, et l'on s'aperçoit que les fondations n'étaient pas solides. Une argumentation mal comprise, une idée pas assez ruminée, une amitié fragile. Les raisons de combattre sont permanentes.

Etre un intellectuel, c'est être un athlète des idées, quelqu'un qui s'astreint à se faire mal, se tordre le neurone, fracasser ses sentiments pour tout comprendre. Et tout comprendre passe parfois par la résignation. Il existe des situations inextricables. Lorsque l'on a tout démêlé, on s'aperçoit parfois qu'il n'y a qu'un seul fil en boucle. Et c'est pour cette raison que le problème n'a pas de fin : c'est un problème infini. Et Gödel nous rejoint alors : le théorème de l'indécidabilité n'est jamais très loin dans l'entraînement de l'intellectuel.

Par exemple, je fais confiance à une personne dès lors qu'elle ne me décevra pas par son comportement, c'est-à-dire qu'elle agira conformément aux principes qu'elle m'a exposé et que j'ai déduis de son être. Peu importe, finalement, la nature de ces actes. Mais, ça suppose une très bonne compréhension de l'être et de son système de fonctionnement intellectuello-psychologique. Et, par définition, autrui reste l'inconnaissable, l'inaccessible autre. Pour preuve, l'érosion que les sentiments peuvent causer sur certains idées, certains êtres qui, de fait, abandonnent leur système de fonctionnement initial, leurs valeurs au profit de nouvelles qui se créent. Et pourquoi?

Parce que, dans tout système d'idées, tout système de valeurs, il y a une totale équivalence entre les priorités que chacun donne à tel ou tel principe. Tous les raisonnements sont justes, seuls les prémisses diffèrent. Ceux-ci sont arbitrairement choisis, de manière purement axiomatique. Le rapport de justesse et de justice les uns avec les autres fait partie des considérations morales ou relligieuses. Pour un être amoral, tout est possible : l'équivalence des "solutions" est patente. La question de la supériorité d'un système sur un autre dépend des objectifs recherchés, dépend de l'au-delà. Et puis, un jour, le système de valeur ne correspond plus aux passions de l'individu, alors il change son système : il acquiert de l'expérience. Et ce nouveau choix est tout aussi arbitraire. C'est comme ça que les personnes peuvent avoir, ou ne pas avoir, ou ne plus avoir, d'affinités entre elles. Ce n'est pas dramatique : c'est la vie qui s'exprime. Les idées, elles aussi, ont une durée de vie. Et le système relationnel qui les accompagne aussi. Je dois être l'un des rares à suffisamment comprendre cela pour accompagner mes ami(e)s dans leurs changements successifs, quelque soit le changement. En revanche, la réciproque n'est pas vraie et les métamorphoses qui s'opèrent en eux les éloignent de moi souvent. Je reste sur place : je regarde les gens passer.

Dès lors, mon système d'entraînement intellectuel passe par une meilleure compréhension des systèmes d'idées autres que le mien, puisque le mien n'a finalement que peu d'importance dans ma vie. Mais, ceux des autres me permettent de leur faire plus confiance. Il y a même des personnes sur lesquelles je sais que je ne peux pas compter dans telles ou telles situations : ma confiance en elles est totale. Elles risqueraient simplement de me décevoir si elles répondaient, un jour, de manière inattendue, à un de mes besoins qu'elles sont censées ne pas pouvoir satisfaire... Paradoxal, je l'admets.

Tout ça pour expliquer qu'en fait, si tous les philosophes ont réussi à faire de la dogmatique, je n'ai encore rencontré aucun livre dans lequel l'un d'entre eux s'interrogerait sur l'origine - la véritable - de ces idées. Est-ce son éducation qu'il a mise en musique ? Ses amours ? Ses relations amicales ? Beethoven serait-il devenu mysanthrope si son meilleur ami ne lui avait pas "volé" la seule femme qu'il a aimée? Nietszche s'est interrogé sur le raport entre les langues et la philosophie qui en ressortait, supposant ainsi que certaines idées naissaient d'abord dans un système linguistique. Pour ma part, les questionnements sur fondements de la science exposées par Nietszche ci-dessus doivent être étendues à tout ce qui se pense : idée, sentiment. Et puis, un jour, on comprendra peut-être pourquoi Sartre a pensé l'existentialisme, etc... Et ce n'est pas de la psychanalyse philosophique que je veux mettre en place. C'est simplement déterminer l'origine du monde. Rien que de très banal en somme.

Je m'aperçois que l'heure tourne et que mon avion m'appelle. Je quitte Beijing et serait, pendant les heures qui viennent, quelque part dans les nuages. Puisse ce texte faire méditer et occuper les heures qui vous sépare de mon prochain billet. A mon avis, rien avant le 27 janvier.

Sinon, à part ça, tout va bien.

Romook, "Les hommes ne sont que des hommes après tout..."