C’est un drôle de petit bonhomme sans âge. Venu d’ailleurs, c’est certain. Il a des yeux bleus, profond comme l’océan, et des cheveux en bataille. Dynamique et vif, l’œil rieur, avec le sourire en coin. Lorsque l’on cherche une définition pour « amène », aussitôt nos pensées se tournent vers lui. Et on n’a plus qu’à le décrire pour faire comprendre la signification de ce mot.

Lorsqu’il parlait, il y avait des étoiles dans les yeux des gens qui l’écoutaient. L’instant était projeté dans l’apesanteur du temps, suspendu au-dessus du cours de la vie. Une parenthèse philosophique se transformait en rêve éveillé. D’un discours sur le théâtre émergeait la féerie de l’art. Au milieu de la scène, nous nous sentions grandir. Il n’y avait plus de différence entre les grands et les petits artistes : tous étaient à la recherche de leur image. Et, dans ses yeux, dans ses propos, nous la rencontrions. Nous nous tenions droit face à nous-même, nos tics, nos embarras... Bien sûr, nous étions des esprits plus empotés que nos corps, mais la magie opérait son charme : la liberté se posait sur nous.

Et puis, il est devenu l’un de mes pères spirituels – il fallait bien au moins ça pour créer Romook. De préjugé en préjugé, de discussion en discussion, de lecture en lecture, l’érosion de l’esprit s’est faite jusqu’à donner progressivement à la pierre brute qui s’y trouvait sa première forme. Naturellement, les liens de l’amitié se sont tissés.

Et un jour, ces propos : « Tu sais, Romook, nous ne sommes pas obligés d’être en accord philosophiquement pour être amis. Mais, il est possible qu’on le soit réellement. Il faut réfléchir dessus. Et puis, un jour, je serai vieux. Ca me ferait plaisir que tu me dises que je suis devenu un vieux con si je me suis ramolli. » Message bien reçu. Et ce fut la dernière pierre posée par quelqu’un pour mon développement intellectuel. C’était il y a 15 ans. Sa parole m’a rendu autonome. Je me suis aperçu que j’avais les mêmes opinions philosophiques et artistiques que lui, parce que je les avais construites en solitaire. Par moment, comme un maître, il contrôlait simplement le cours de l’évolution, prenait la température philosophique, sans rien faire d’autre que de conseiller la lecture qui contrecarrait l’idée neuve du moment.

Ainsi, sur la pointe des pieds, il avançait à pas de loup dans la pénombre de l’esprit humain. Pour chaque idée, sa culture lui faisait correspondre une lecture adaptée à chacun, destinée à empoisonner les certitudes qui naissaient. Et elles mourraient vite. Lui donnant les clés pour ouvrir les portes fermées par les règles sociales ou l’éducation, chaque être pouvait accéder à l’indépendance.

« Comment fais-tu pour savoir ce qui passe dans la tête des gens ?

- Mais je n’en sais rien. C’est pour ça que je pose des questions. »

Et les questions vous conduisaient inévitablement dans votre for intérieur. De là, vous pouviez découvrir les arcanes cachés de votre psychologie. Ainsi, l’art est le support du développement intellectuel sous toutes ses formes. Daniel est un artiste accompli. Il y a des aigles qui sont au-delà de la puérile compétition artistique et qui ont compris que la valeur des uns ne dévalorise pas les talents de leur propre personne. Puisant sa force hors du terreau de la jalousie, l’altruisme croît naturellement – et l’altruisme, chez un nihiliste, c’est son instrument de reproduction.

Autonome, je me suis envolé, seul, pour suivre ma course. Accompagné de Bilbo, il est reparti d’un pas tranquille semer de la poésie autour de lui dans un autre lieu…

Romook, quelques phrases qui changent une vie...