Elle prend son vélo et le regarde. Non, elle le repose. Elle hésite. Aujourd'hui elle est en repos. Mais, c'est une torture car elle est seule. Pourtant, autour d'elle se pressent des millions de personnes. Mais si elle comprend leur langue, elle ne fait pas partie d'eux. Ou plutôt, elle n'est maintenant plus des leurs.



Arrivée à Beijing simplement pour échapper à sa vie tracée dans le ShanDong, au bout de quelques mois d'une vie de serveuse qui n'offrait d'autres perspectives que d'éviter le mariage auquel ses parents veulent la contraindre, elle a rencontré des européens. Ces deux amis, à la recherche d'une partenaire linguistique, l'ont tout de suite trouvée attachante. Et lors de leurs excursions punitives à l'encontre des "Bloody mary" et de quelques caractères chinois rebelles, sans le savoir, ils s'étaient accoutumés à sa présence. Et elle aussi. D'abord, des bribes de phrases. Puis, quelques sourires en coin et des plaisanteries ont fait le reste. Seule et sans amis à Beijing, parce que d'un naturel réservé, rapidement sa vie s'était éclairée d'une nouvelle lumière.



Elle prenait plaisir à les voir progresser en chinois, à découvrir en même temps qu'eux les différences culturelles entre l'Europe et la Chine. Ces interrogations étaient nombreuses : Comment Oedipe a-t-il pû couché avec sa mère ? Pourquoi la musique occidentale ne raconte pas d'histoire ? Pourquoi les français ne sont pas obligés de se marier ? Comment peut-on faire des plaisanteries sur la mort ? Comment Antigone, une femme, s'est révoltée contre le roi ? Pourquoi les françaises disent "non" à un garçon qui leur fait la cour s'il est honnête et sérieux ?

Tant de questions qui nécessitaient de la part de ses deux amis un investissement linguistique conséquent. Pourquoi ne parlait-elle pas anglais alors que ses amis étaient capables de s'exprimer dans sa langue ? Beaucoup de questions qui tournaient dans sa tête. Et puis elle apprit progressivement à comprendre leur esprit français. Et un jour, elle déclara : "J'aime bien les français. Ils sont plus intéressants que les chinois." Les deux amis se regardèrent et éclatèrent de rire. Ils n'avaient pas bien compris. Ce n'était pas une plaisanterie. Dans son univers, elle n'avait pas eu le droit de lire car sa mère considérait que ce n'était pas bien qu'une fille lise. Ca allait lui donner des mauvaises idées et on n'a pas besoin de ça pour être une bonne épouse, au contraire... Quand elle avait voulu étudier, ça n'avait pas été possible. Un simple détail matériel l'en avait empêché : l'argent. Et, pour s'imaginer une autre vie que celle de sa campagne, elle était venue à Beijing. Contre l'avis de ses parents. Contre l'avis du village. Elle est une rebelle de la société chinoise et elle sait qu'elle ne pourra probablement plus jamais retournée dans son vilage. Personne ne pourra lui pardonner d'être partie vivre à la capitale.

De temps à autre, elle reçoit un appel téléphonique de sa mère. Tantôt gentille, elle lui annonce que le mariage est arrangée, qu'il faut qu'elle revienne. Tantôt plus pressante, on lui explique que si elle ne revient pas d'elle-même, on viendra la chercher. Que des excentricités, elle en a assez faites. Maintenant, c'est terminé. Elle doit rentrer. Alors, elle est triste et va voir ses amis européens qui ont du mal à comprendre ce qui se passe.



Et puis, le temps s'accélère. Et l'un de ses amis retourne en France. Et elle découvre qu'il lui manque plus que de raison. Et elle se confie à l'autre. Le coeur est ainsi fait, quelque soit les cultures, que lorsqu'il déborde, il doit ou se taire à jamais, ou laisser écouler ce qu'il contient sans maîtrise. Alors, elle confia ses secrets à son dernier ami. Elle évoqua son mal-être, son envie de mourir parfois. Son non-avenir. Le fait qu'elle touche au bonheur depuis quelques mois avec leurs présences. Qu'elle voudrait que ça dure toujours. Qu'elle voudrait que l'absent revienne vivre en Chine. Elle le suivrait partout. Elle l'aiderait dans son travail. Et elle pleurt, elle pleurt. Les larmes qui coulent sont ceux de ses rêves à jamais réalisables. Et son téléphone sonne. Encore sa mère.

Elle change de travail plusieurs fois. Recherche un bien-être dans les quelques livres que l'absent lui a laissés avant de partir. Et puis, elle vient vivre chez l'autre, son ami... son frère comme elle l'appelle. Elle envoie quelques emails vers la France. Et guette les réponses. Quand celles-ci tardent à venir, elle se tait. Ou pleure. Son frère ne peut pas l'aider. Il est juste présent. La nuit, dans son canapé, pendant qu'elle dort dans le lit qu'il lui a laissé, il s'interroge sur le sens de la vie de son amie. La philosophie n'est d'aucun secours. Elle est seule face à une société plusieurs fois millénaires de tradition. Une chine qui se veut moderne, mais qui conserve la force de son immobilité sociale. Il n'y a pas de solution.

Elle est souriante. Elle a eu des nouvelles de France. Elle dit qu'elle aimerait avoir un enfant. Avec un homme qu'elle aimerait toute sa vie. Elle joue à la petite fille, donne des petits coups de pieds et des coups de poing à son frère. Elle va se promener. Regarde des arbres qui se dessinent tout seul sur l'ordinateur. Elle aurait aimé étudier les ordinateurs. "Parce que c'est intéressant de comprendre comment ça fonctionne" explique-t-elle. La magie existe encore sur terre : elle naît de l'électricité.



Et puis, le téléphone sonne à nouveau. Le mutisme reprend sa place dans le quotidien. Elle veut se suicider. Elle n'a pas sa place dans cette société. Des heures de discussion avec ces deux amis, ses sentiments, son ouverture d'esprit lui font rejeter sa culture. Et pourtant, elle ne voudrait pas vivre en Europe. Elle est ici dans son pays, même si elle n'y est plus chez elle. Elle ne peut plus parler avec des chinois. Elle s'est trop européanisée. Parfois, elle est en désaccord et elle le dit. Elle ne cherche plus à respecter le dogme du consensualisme permanent dans la communication avec autrui, coutume chère aux chinois.

Et les deux amis se consultent. Et se demandent si, finalement, leurs discussions ne l'ont pas rendue inadaptée à sa société. Quelle est leur part de responsabilité ? Elle est profondément malheureuse. Le drame que vit le frère au quotidien va bientôt être étendu à un autre aspect. Il retourne aussi en France. Alors, il craint le pire. Et rien n'est possible.



Elle est dans une pièce où la porte est ouverte. Elle la regarde. Elle veut partir, mais elle est ligotée sur sa chaise. De manière bien attentionnée, deux amis lui ont décrit ce qu'elle trouverait si elle pouvait sortir. Elle en a rêvé. Elle y a imaginé des couleurs qu'elle ne verra jamais. Le premier est sorti de la pièce. La laissant en douce compagnie. Et puis, le second vient de prendre l'avion. Alors, maintenant, elle est toute seule, assise sur sa chaise. Elle regarde la porte ouverte et imagine tout ce qu'ils lui ont raconté...

Elle regarde son vélo, cadeau-vestige d'une époque terminée, don d'un absent. Elle ressent le vide autour d'elle. Elle n'a aucun endroit où aller en particulier maintenant. L'avion de son frère vient de décoller. Tout est confus car elle sent que ce second départ sera probablement plus dur à supporter que le premier. Elle lève les yeux au ciel. Ils sont embrumés de larmes. Mais, en Chine, on ne montre pas ses émotions en public. Elle rentre chez elle.

Romook, toute coïncidence ou ressemblance... ne sont pas que fortuites