Le choc interculturel est un sujet qui me passionne et si demain je ne suis pas trop épuisé par ma journée, j'irai faire une photo afin d'illustrer encore mieux mon propos. Aujourd'hui, ce sera un exemple des plus simples sur les limites de ma connaissance et, probablement, de mes préjugés.

J'étais donc en train de faire cours, comme à l'accoutumée, devant une centaine d'étudiants chinois quand soudain, je dois expliquer le principe de la non-rétroactivité de la loi pénale en droit français.

J'ai l'habitude de donner un fondement à ce principe en expliquant que la loi pénale est comme "un fouet qui claque avant de frapper". L'image n'est pas de moi, mais elle me plaît bien. "Ainsi, continue-je, les personnes sont prévenues de ce qu'elles risquent car, rappelons-le, la loi pénale n'interdit rien. En effet, si vous voulez tuer votre voisin, ce n'est pas interdit. La loi vous prévient seulement que, dans cette hypothèse, vous risquez trente ans de prison, voire la mort dans certains pays. Remarquez le fait que ce soit sa femme plutôt que son voisin ne change rien. Dans tous les cas, si vous avez envie de le faire, vous pouvez le faire. Mais, conformément au principe que 'Nul n'est censé ignorer la loi', vous savez que vous risquez trente ans de prison. Normalement, le bénéfice que vous retirez du meurtre n'est pas suffisant pour justifier l'acte. Dès lors, la plupart des individus en restent simplement à évoquer cette idée de meurtre en souriant, ce qui n'est absolument pas répréhensible au niveau juridique. Ce principe de 'Nul n'est censé ignorer la loi' est donc un principe qui explique pourquoi il n'y a pas de rétroactivité de la loi pénale. Pour la simple raison que, dans le cas contraire, les personnes n'auraient pas pu connaître l'existence d'une infraction et qu'elles risquaient une peine, quelle que soit la nature de celle-ci. Seul les Etats totalitaires utilisent la rétroactivité de la loi pénale, mais, dans ce cas, c'est pour éliminer des catégories d'individus et non pas pour des raisons dictées par le bien-être de la société..."

Je vous passe les détails de la suite du cours, bien qu'il soit extrêmement intéressant puisque c'est le mien :-) Alors, que je me lançais dans l'explication, je m'aperçus que j'allais devoir expliquer le mécanisme en utilisant le mot "totalitaire" qu'il allait falloir définir. Expliquer le totalitarisme à des étudiants chinois, en Chine, dans une université chinoise. Voilà un beau challenge. Cela nécessite notamment de policer le discours et d'être sûr de ces exemples. Or, ma connaissances de l'histoire chinoise est parcellaire et je me suis donc demandé s'il s'agissait d'une société totalitaire. Bien sûr, au sens propre du terme, il y a un parti politique majoritaire, le parti communiste, avec des micro-partis politiques autour. Dès lors, l'appellation stricto sensu d'Etat totalitaire est justifiée. Néanmoins, en Europe, derrière ce mot nous mettons une connotation évidemment très péjorative d'annihilation des libertés. Or, pour ma part, de ce que j'en ai vu et entendu avec des discussions avec des chinois, il n'y a que la liberté d'expression qui est encadrée. Par ailleurs, elle n'est pas aussi restreinte qu'on puisse l'imaginer puisque l'on peut avoir des discussions politiques et les chinois peuvent même critiquer l'action de leur gouvernement. En revanche, il semble qu'il ne faille jamais dire du "mal" du parti communiste. Comme je vous l'avais déjà signalé précédemment, j'ai vu dans des librairies de Beijing des profusions de livres en anglais qui étaient à proprement parler inimaginable dans ma tête d'européen gavé par les médias TV et radio français. Il faut rappeler que l'économie chinoise est complètement dirigée vers le capitalisme. L'ensemble des livres que j'y ai vu - y compris en chinoismais là je ne peux pas contrôler le contenu, mon niveau de lecture étant nettement insuffisant - faisait état d'une ouverture intellectuelle frappante. Habitué des librairies, je n'avais jamais vu une telle diversité idéologique, ni en France, ni à Londres.

Ainsi, sur la définition même du mot "totalitaire", j'aurais eu beaucoup de mal à expliquer les choses. En effet, il aurait également fallu que j'aborde le côté péjoratif du mot pour lui donner toute sa couleur culturelle. Dès lors, sans que personne ne me le dise car les étudiants sont discrets, ils auraient senti que la Chine aurait pu rentrer dans cette définition. Personne n'aime entendre dire du mal de son pays par un étranger, encore moins un chinois. Par ailleurs, j'avais moi-même plusieurs contre-exemples qui démontraient que la définition européenne du totalitarisme était empreinte de toute l'histoire de la seconde guerre mondiale, mais que ce n'était pas un concept transposable sans adaptation dans cet autre univers qu'est la Chine. Après 4 heures de sommeil (ben, faut bien préparer ses cours...), je ne me voyais pas faire une adaptation en live d'un concept dont la définition aurait été tronquée par rapport à sa réalité idéologique européenne. J'ai déjà suffisamment de mal à expliquer à mes étudiants que la protection du salarié telle qu'elle est perçue en France - ou en Europe - provient de notre conception chrétienne des droits de l'homme. Ca me fait d'ailleurs penser que si tout le monde s'accorde à dire que Dieu est mort, ou peu s'en faut, personne ne remet en cause les conséquences idéologiques immédiates qui seraient de repenser entièrement les droits de l'homme, nés au sein de la Chrétienté et plus particulièrement sous une idéologie catholique. La mondialisation des droits de l'homme n'est rien d'autre qu'une autre de forme de colonisation idéologique. Enfin, bref, c'est un autre débat.

Il faut remarquer que, parfois, j'aimerais emmener certaines personnes avec moi dans mes cours, notamment mon ami JC, qui apprécieraient la distance progressive qui s'instaure dans le cours lorsque les droits de l'homme sont évoqués par un européen, qui, par définition, croit qu'il détient la vérité en cette matière. Or, si on regarde objectivement les choses, les droits de l'homme sont probablement l'une des idéologies les plus creuses qui a jamais été mise en place. Il n'y a aucun fondement philosophique autre que le fait d'asséner comme une évidence des droits humains qui ne reposent sur aucune théorie. Qu'on ne se méprenne pas sur mon propos, je ne dis pas que ce n'est pas forcément bien pour le développement de la société, mais j'explique simplement que ces idées ne sont porteuses finalement d'aucune vérité inconstestable. Le fait qu'ils soient mis en avant de cette manière s'explique probablement par le contexte historique de la seconde guerre mondiale. Dans le cas contraire, il existerait probablement beaucoup de discussion. L'acceptation des droits de l'homme comme une évidence dans notre société a simplement eu pour conséquence de bloquer le discours politique à tout niveau. Les droits de l'homme sont l'alpha et l'oméga de notre pensée sociale. En dehors d'eux, aucun salut possible. Or, je ne peux m'empêcher de considérer la Chine comme une autre univers conceptuel susceptible de teinter le monde d'une autre coloration. Il en est de même pour le Japon d'ailleurs. Dans le vieux continent, on stigmatise dans la Chine les vieux démons du communisme occidental. Probablement que si la Chine, officiellement, prenait une position plurale au niveau politique, mais conservait son fonctionnement actuel et sa législation actuelle, plus aucun gouvernement occidental ne se poserait de question. Mais, bon, là, je lis dans une boule de cristal.

Après ces quelques égarements conceptuels, je vais vous dire de ce qu'il advint de la poursuite de mon cours. Tout d'abord, je fis une pause pour réfléchir à ma manière d'expliquer les choses. Et puis, lors de la reprise du cours, je fis une explication plus simple des concepts relatifs à la rétroactivité de la loi pénale en donnant des parallèles avec le droit du travail, puisque c'était là, de toute façon, l'objet premier de mon cours. Ainsi, je ne suis pas rentré dans des considérations linguistiques qui m'auraient entraînées loin, très loin de l'objectif initial : donner des clés de compréhension de l'articulation entre elles des normes en droit du travail français.

Romook, socio-linguistico-juriste