28 août 1982

"'Pas tellement plus sain de corps que d'esprit, je commence ce journal, conscient de tout ce qu'il peut avoir de parfaitement inutile et persuadé de sa totale absence d'influence dans la rotation des planètes comme dans la vie journalière d'un quelconque mineur de fond. Voilà donc des lignes qui ne servent à rien, ce qui n'est déjà pas un mince avantage si je les compare à la somme catastrophique d'ouvrages à messages parus depuis la nuit des temps.
Voilà donc un monsieur qui écrit pour lui, dira un lecteur.
Comble de l'hypocrisie, je me soupçonne déjà un lecteur, c'est dire ce que j'ai eu derrière la tête depuis le début.
Eh bien, il y a en fait deux raisons à cette décision qui n'en fut d'ailleurs pas une car je n'ai jamais dit : Tiens, aujourd'hui je commence un journal, mais plus exactement, je suis à la campagne, verdoyante et emmerdatoire dans cette fin d'été de mes quarante-deux ans (vous remarquez le style déjà :fin d'été!). Je n'ai rien à faire, la plus proche librairie est à cinq kilomètres et mavoiture est au garage, donc je vais tuer le temps à commencer un truc quelconque. Donc, si j'écris un journal et imagine déjà sur mon étagère la série des tomes à venir, vingt, trente peut-être, classés par année, c'est essentiellement parce que ma Honda a besoin d'une vidange, et si j'ai commencé une oeuvre monumentale c'est parce que j'ai la flemme de piquer le vélo de mon fils pour aller m'acheter le dernier Balzac en livre de poche.
C'est d'ailleurs la flemme qui a commandé la quasi-totalité des grands actes de ma vie. Si on peut me passer cette expression inappropriée, car on se rendra vite compte que ma vie n'a pas d'actes.
Elle a en revanche énormément d'envies et j'y ai succombé avec une régularité de métronome. J'ai fait l'écrivain par flemme, l'amour par flemme, des enfants par flemme, et j'ai écrit des livres parce qu'ils me dispensaient, le repas fini, de faire la vaisselle ou d'aller promener le landau.
On ne saura jamais assez que la littérature, et c'est là son mérite le plus grand, est l'une des activités les plus reposantes qui soient et qu'étant donné l'aura qui l'entoure elle vous dispense de la plupart des autres : comment mettre un balai entre les mains d'un lascar qui tient une plume avec des yeux rêveurs ?
Donc j'ai écrit des livres pour éviter d'aller au marché et de descendre la poubelle, mais j'avoue tout de suite à ma décharge que si j'avais trouvé une autre activité encore moins fatiguante et plus rigolote, je l'aurais adoptée sans problème. Ainsi je pensais l'autre jour, en écoutant pérorer un jeune journaliste plein d'avenir sur mon oeuvre passée (on y reviendra aussi : j'ai la vie devant moi), que si j'avais vécu dans un monde, dans une ville, où il y ait eu partout des cinémas permanents et gratuits, je n'aurais jamais débouché mon stylo pour autre chose que pour souhaiter le nouvel an à ma tantine.
Quand j'y réfléchis bien, écrire un roman est une chose astreignante : il faut en effet se souvenir de ce que l'on a dit la veille ou l'avant-veille, ménager le suspense et tout et tout, mais cela n'est rien par rapport à la difficulté première : un romancier doit écrire avec un stylo tordu.
Expliquons cette image audacieuse.
Ecrire, c'est traduire une pensée en mots; c'est fabriquer une sorte de pâtée visuelle, auditive et autant que possible signifiante avec des lettres. C'est tout à fait différent. Donc, si je dis : Dupont avait la migraine., je ne peux pas l'écrire parce que ça fait moche. Il faut alors que je me torde le stylo, c'est à dire que je fabrique une pâtée pour lecteur, un Kit et Kat digeste et sophistiqué bref écrire c'est faire des manières.
Même Steinbeck, même Hemingway, même Sinclair font semblant d'être de bons bougres sans chichis; eh bien c'est faux, ils truquent, or truquer est un travail, donc écrire en est un, mais si je l'ai choisi c'est quand même parce que c'est l'un des moins fatiguants, et si un écriavain vous dit le contraire, envoyez-le sur les quais entre Bezons et Argentueil voir la tronche des mecs qui sortent après huit heures à tourner les manivelles.
Je me suis un peu paumé dans tout ça et je ne sais plus en effet très bien où j'en suis, après avoir dit que je commençais ce journal pour deux raisons; j'en vois à présent à peu près cent cinquante et j'ai la flemme (toujours elle) de raturer.
A propos de flemme, je voudrais signaler, après un mois passé à la campagne, qu'il existe une catégorie de gens encore plus flemmards que moi. Ce sont les paysans.
Tous les paysans.
Avec une ruse ancestrale, ils sont toujours arrivés à se faire prendre, photographier, décrire, en plein effort, c'est à dire à la charrue, en train de moissonner, de récolter, etc., mais quand on y réflléchit bien, la récolte et la moisson réunies prennent, pour un champs moyen, facilement huit jours à elles deux.
Alors je pose la question : Et le reste du temps ?
C'est simple : trois cent cinquante-sept jours à se les rouler, à attendre que ça pousse, à aller aux champignons, à réparer le toit, à graisser les moteurs, etc., bref des prétextes, et cette formule fameuse marque le sceau du feignant invétéré : Y a toujours de quoi s'occuper à la ferme.
Formule qui se trahit d'ailleurs elle-même, car c'est bien de s'occuper qu'il s'agit, et quand est-ce que l'on s'occupe ? Quand on n'a rien à foutre.
Ce qui sauve le paysan, ce qui maintient sa réputation, est dû à deux choses : la première est sa face burinée, ravinée par le grand air et les siestes dans les herbes, la deuxième est une astuce de taille qui consiste à toujours porter des vêtements de travail et à s'entourer de plus en plus de machines énormes et compliquées, ronflantes et dangereuses qui lui servent trois jours par an et qu'il montre au visiteur, laissant subodorer une oeuvre titanesque.
Je ne sais pas pourquoi je me suis laissé ainsi emporté sur les sabots glaiseux d'une paysannerie qui ne m'intéresse en aucune façon, mais j'aimerais que d'autres partagent mon hilarité lorsqu'un vieux type courbé, en pantalon de velours, s'en va aux champs avec des mimiques déjà exténuées. Il y a là l'une des plus grandes farces et l'une des plus belles usurpations de réputation qu'il soit donné de connaître dans notre civilisation pourtant riche en la matière. (...)"

Si vous ne connaissez pas, à décourvir.

Romook, libraire